Ballade LXI
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Le premier jour du mois de May,
Trouvé me suis en compaignie
Qui était, pour dire le vrai,
De gracieuseté garnie ;
Et. pour ôter merencolie,
Fut ordonné qu’on choisiroit,
Comme fortune donneroit,
La fueille plaine de verdure,
Ou la fleur pour toute l’année ;
Si prins la feuille pour livrée,
Comme lors fut mon aventure.
Tantôt après je m’avisay
Qu’à bon droit l’avais choisie
Car, puis que par mort perdu ai
La fleur, de tous biens enrichie,
Qui était ma Dame, m’amie,
Et qui de sa grâce m’amoit
Et pour son ami me tenoit,
Mon cueur d’autre flour n’a plus cure ;
Adonc cogneu que ma pensée
Acordoit à ma destinée.
Comme fut lors mon aventure.
Pource, le fueille porteray
Cest an, sans que point je l’oublie ;
Et à mon povoir me tendray
Entièrement de sa partie ;
Je n’ai de nulle flour envie,
Porte la qui porter la doit.
Car la fleur, que mon cueur amoit
Plus que nulle autre créature,
Est hors de ce monde passée,
Qui son amour m’avait donnée,
Comme lors fut mon aventure.
Il n’est fueille, ne fleur qui dure
Que pour un temps, car esprouvée
J’ai la chose que j’ai contée
Comme lors fut mon aventure.