Janvier

Émile Verhaeren

Almanach — 1895

Par Le soir trouble et flagellant, où se gèlent exténuées les lumières et les nuées, vague l’hiver nocturne et blanc. Les champs dorment si vieux, si morts, qu’on les croirait frappés d’un sort, — qui donc suscitera le vernal sortilège ? Tout seul vers le couchant là-bas, triste et discord, avec des hoquets las, quelque pauvre angélus sonne encor dans la neige. Les chaumières et les étables apparaissent si lamentables que leur misère s’ouvre en plaies ; de clos en clos, le long des haies, sur un bâton pelé pend du pauvre linge gelé. Par le soir trouble et flagellant, en des manteaux usés de vent, vague l’hiver nocturne et blanc. Les villages comme amoindris serrent leurs toits et leurs taudis et calfeutrent leur peur ; ils s’alignent au bord des routes mortes, où chaque âtre, dessous la porte, glisse en biseau sa coupante lueur. La neige épand ses laines et ses flocons parmi les plaines et déchiquette de la haine en rafales folles et vaines. Elle dissémine ses mille loques minuscules, qui s’effiloquent à travers champs, en chaque coin, où de grands arbres de silence échelonnent leur vigilance vers l’infini, de loin en loin. Sol blanc, ténèbres claires : aux carrefours, les croix crépusculaires écartèlent leur christ vers l’immense douleur, mais le sang pur qui lui coule du torse ne tiédit pas le gel féroce dont les grappes plombent son cœur. Parfois, comme si l’air était de fer, s’écoute au fond des nocturnes prairies un craquement de fleuve qui charrie ses batailles de glaces vers la mer. Par le soir trouble et flagellant, plus vieux que ne sont les années autour du temps agglutinées, vague l’hiver nocturne et blanc. La lune au ciel se voile ou transparaît ; les nuages dans leurs voyages couchent des nappes de mirages au long des lacs et des marais. Des ombres et des formes rôdent et se mêlent à des clartés qui tout à coup montent et s’échafaudent. Un remuement aux horizons violentés halluciné l’esprit ; les chimères tumultuaires passent sur leurs chevaux d’espace et le mystère de la nuit vaguement s’ouvre et s’accomplit.