Matin de printemps

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

La pluie, enveloppante, ombrage L’espace, les bois, la prairie, Et forme sur le paysage Une cage en verroterie. C’est la pluie allègre d’avril, Elle est mince, dansante et lâche Comme des perles sur un fil. Elle est joyeuse ! C’est sa tâche De descendre en jets allongés, De se glisser, de se loger Dans les fentes et les entailles Des bourgeons aux vertes écailles, Acérés comme un dur métal. — Soudain la voici qui s’arrête Et qui suspend ses gouttelettes Comme une glycine en cristal. Déchaînant son étourderie, Le vent, trébuchant et dansant, Éparpille sur la prairie Ses lambeaux d’air réjouissants. Le soleil renaît, résolu. — Que l’air est bon quand il a plu ! Le sol, que l’onde pénétrait, Délivre ses parfums secrets : Odeur de résines, de graines, Fines essences souterraines, Secs effluves des minéraux… La vrille du chant d’un oiseau Fouille le ciel et le perfore. L’azur est peinturé d’aurore. Jamais midi n’a tant brillé. Tout éclate de bonne chance ! Un jardin, respirant, élance Ses mois arômes vanillés. Une poule, ivre de jactance. Lasse, heureuse, les yeux cillés. Adresse au poudroyant silence Son long hoquet ensoleillé…