Celui qui bouscule

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

De part en part, À chaque angle, par chaque fente, Sous les averses, Les glaives nus du vent traversent Le corps en pierre de la tour. La ville en est épouvantée ; Des patrouilles ont fait le tour De la grand’place, à la nuitée, Pour rencontrer — folie ! — on ne sait où, Le vent qui tord, énorme et fou. L’église entière en sa bataille. Il assaille toutes murailles, Il siffle, il passe, il claque, il fuit, Comme des ailes dans la nuit ; Plus loin, où les foules sont accourues, Il a tourné le coin des rues, Brisant l’image en or de Saint Laurent, Qui maintenait, du bout de ses doigts calmes, Vers les bourreaux indifférents, Depuis mille ans, Sa palme. Les commères qui s’en allaient À confesse, trotte-menues Hâtivement, sont revenues En resserrant leurs mantelets, Leurs capuchons de bure ou leurs coiffes volantes Que le grand vent fouillait Avec ses mains brusques et violentes. Des gens l’ont vu, vers les faubourgs, Reprendre haleine, en une impasse ; On crie, on lutte et l’on accourt Avec des liens, avec des nasses ; Mais lui, qui règne aux horizons, S’échappe et fuit jusques aux grèves ; Quand il revient vers les maisons, On ne sait quoi de lourd et de flasque, il soulève. L’ombre paraît grossir et se mouvoir, D’accord avec ses sursauts noirs, Et ses ailes gigantesques et molles, Battant l’espace entier, affolent Là-bas, sur les remparts, les croix Des vieux moulins de bois. Et chacun crie, et nul ne sait que faire : Le fossoyeur prétend Qu’il faut cerner le vent Et le pousser au cimetière ; Un batelier s’agite, au coin des quais, Et veut qu’on l’aide à l’embarquer En de gros sacs de toile grise Qu’il amène, chaque semaine, De Termonde jusqu’à Tamise. Aux battements soudains d’un glas, Le vent riposte avec fracas ; Voici qu’il brise, sur la tour, Les gargouilles qui font le tour De la corniche la plus haute ; Il casse en deux les abat-sons ; Il lutte avec le grand bourdon Et son battant qui saute. Les douze fleurs des chiffres d’or, Sur les cadrans, sont effeuillées ; Les patronnes agenouillées À l’Est, à l’Ouest, au Sud, au Nord, Supplient, en vain, le vent qui mord, Et qui projette la prière De leurs deux bras tendus. Vers la pitié d’un Christ aux horizons pendu, Violemment à terre. Le sol antique est écorché, Par on ne sait quel coutre énorme ; Tombent, là-bas, les buis, les ifs, les ormes, Dans le jardin de l’évêché. Le tablier du pont de pierre, Arceaux fendus, est entraîné dans la rivière, Et l’on entend des blocs entiers, Que le courant sauvage Roule jusqu’aux chantiers, Battre, là-bas, les madriers D’un colossal échafaudage. Femmes, filles, vieillards, enfants, Tremblent au fond de leurs mansardes ; Le ciel ne se voit plus, rien n’y luisarde : Si large et si touffue est la vigne du vent, Avec ses grappes d’ouragan Qui se gonflent de pluie, et soudain, crèvent. Les ténèbres semblent nourrir de sève Et de sang noir, comme la poix, La meute énorme de molosses, Dont la rage et les abois Peuplent la nuit féroce. Tout le pays se convulse, la ville croit Son heure suprême venue ; Et ceux que les calendriers Hallucinent vers l’inconnu, Songent que, l’an dernier, Un astrologue, à Trébizonde, Pour ce temps-ci, prédit La fin du monde. Et le vent hurle, et le vent geint, Et le vent bat, jusqu’au matin, Murs, toits, pignons, balcons, tourelles Et les cervelles solennelles Des bons messieurs les échevins Qui s’entêtent à s’assembler en vain, Avec l’espoir, tenace et décevant, De voir, quand même, un jour d’unanime panique, Sans faute aucune et sans réplique, Par les cent mains de la force publique, Saisir le vent.