Cendres

Henri de Régnier

Épisodes, Sites et Sonnets — 1891

Selon les jeux divers du couchant, vers la Mer Où mourut la splendeur d’un soir en pierreries, Notre âme s’exalta de Rêves et de Vies Belles selon l’orgueil de l’Être et de la Chair ; N’avons-nous pas conquis aux Terres d’or célestes Ces lambeaux de nuée en flocons de toisons ? Le sang de l’Hydre morte aviva les tisons Du bûcher fabuleux où brûlèrent nos restes ; Et l’ombre cinéraire en le ciel envahi Drape un linceul de nuit sur le vaillant trahi Que pleure un rite nuptial de Choéphores, Et le vent qui travaille en l’ombre à l’œuvre obscur Vide le mausolée et les urnes sonores Des cendres pour qu’en naisse le Printemps futur. Le soleil a saigné ses couchants héroïques ! La rumeur de la Mer sonne aux galets des grèves Par delà les caps d’ocre et les hauts promontoires, Et c’est comme un écho d’heure morte et de gloires Toutes d’exploits et de conquêtes emphatiques, Et d’aventures où fulgurèrent les Glaives… C’est comme un rappel prestigieux de victoires Et d’un passé cruel où périrent des rêves Qu’atteste ce coucher caillé de sang et d’or, Sacre d’un soir élu pour l’offrande farouche Du fabuleux bûcher où le Héros se couche Et se consume, nom et cendre pour la mort ! Des grands soirs éperdus de vogues et de voiles Où souffle un vent marin pour de folles dérives Vers les Pays de Conte et vers d’autres Étoiles Que double leur mirage aux lagunes des rives Rien ne reste sinon la mémoire sonore Et vague que la Mer en perpétue encore Évanouis en écumes les vains sillages ! Et mort le charme aussi des jardins et des plages… La marée agressive a noyé les Sirènes Et le flot a roulé leurs corps de blondes femmes Chanteuses du vieil amour aux terres lointaines, Et le vent ne sait plus qu’il a brisé les rames Ni l’écueil émergé qu’il troua les carènes Des galères qui rapportaient des Hespérides L’amas des Pommes parmi la Toison magique Conquise ailleurs par un Héros de notre équipe. Par la blessure ouverte aux flancs des nefs splendides La cale — où sommeillait le labeur des dangers : Joyaux plus variés que les couchants d’automne, Rubis, sang des vaincus par l’Érèbe exigés, Améthystes, éclairs pâles d’un ciel qui tonne, Fruits, parfumant la mer d’une odeur de vergers — Laissa tout le trésor conquis parmi les mondes Ruisseler, et marquer en le remous des ondes Un sillage saigné par mille pierreries ; Le mystère du flot avide s’est fermé Sur le rayonnement des gloires enfouies, Et le soleil en nuages d’ombre a fumé, Torche funèbre, sur le deuil des vains travaux Et ce qui fut ma Vie exaltée et sa joie. À l’opposé des Mers où l’Occident rougeoie Voici la Terre immense et ses autres échos, Et la ligne des bois bleuis d’ombre et de brume, Et c’est une autre Vie et ses luttes et toutes Ses hontes qui s’évoquent et les mâles joutes En ce décor d’un ciel de cendre et d’amertume, Marécage qui stagne aux soirs paludéens. L’Hydre a tordu d’un cri les squames de ses reins Et roulé dans la fange immonde sa défaite Quand l’Épée, une à une, eut coupé chaque tête Qui renaissait de son sang même et de la boue ; Le massacre a souillé l’honneur des vierges mains — Car le mal est mauvais même à qui le déjoue — Et le monstre annelé mal tué par le glaive Râle encore au marais livide d’horizon. J’ai crispé mes doigts robustes à la toison Et, comme un vendangeur qui fait jaillir la sève Des grappes, j’ai serré la gorge des lions Dont la gueule saignait parmi les touffes d’herbes Et fus dompteur viril de leurs rébellions, Et j’ai fait de leurs peaux et des griffes acerbes Un bestial trophée à mes épaules nues ! Et Nemée exultante en un matin d’avril Au prestige ébloui des tâches inconnues Salua le vengeur de son fauve péril. Aux arbres alourdis de la Forêt heureuse Où l’Automne à présent pleure aux carrefours d’ombre J’ai suspendu le poids des dépouilles sans nombre, Prix opime de la prouesse valeureuse ; Et le vent en des soirs d’orgueil et de mystère, Rebrousseur des toisons effrayantes et douces, Échevelait éparses les crinières rousses. Voici que meurt la fête ardente de la Terre, Et les feuilles s’en vont comme des rêves las Ou des fibres de chanvre arraché des quenouilles, Et dans le deuil des bois dénudés et lilas Tout l’inutile sang des antiques dépouilles, Goutte à goutte, a saigné sur la Terre assouvie ; Et les abeilles d’or fuyant les ruches vides, Ivres des chauds midis en fleurs et de la Vie, N’ont pas laissé de miel en les gueules avides. Le Printemps a donné d’excessives prémices, Trésors que l’implacable Automne a dissipés, Et la brume qui monte aux horizons trempés Fume comme l’encens d’injustes sacrifices. Le vol aveugle et lourd des Oiseaux du Stymphale Tourne en cercle au ciel noir où vibre le défi Du clair rire équivoque et railleur de l’Omphale Au lointain d’ombre et d’eaux de son Jardin fleuri, Et les flèches du vent sifflent à travers bois Où s’entend un galop ravisseur et sonore Sur la route où s’en va la fuite du Centaure Dont la croupe plie et frissonne sous le poids Du Rêve qu’il emporte par delà les flots D’un Léthé bienfaisant où mon âme va boire L’oubli de cette fuite atroce et des galops Qui sonnent encore aux échos de ma mémoire. Ce fut l’Aube sanglante et belle : c’est la Nuit Où le feu du bûcher simule une autre aurore, Honneur du ciel où son rayonnement a lui ; Le vin de Vie écume au trop plein de l’Amphore Pour une libation funèbre et déborde, Et les jours sont vécus de la vieille aventure ; Et voici l’holocauste où le Rêve s’épure Aux flammes de la Mort qui veut que ne se torde Pas de guirlande aux bras levés de la victime Ni joyaux attestant des splendeurs de jadis Parmi l’écroulement des bûchers refroidis, Lapillaire surcroît d’une gloire unanime : Car il est héroïque et viril de s’étendre Nu pour mourir afin que ses chairs péries, Poussière que l’oubli de l’urne va reprendre, Ne survive parmi le néant de la cendre L’éclat victorieux d’aucunes pierreries.