Contre Denise Sorcière
Pierre de Ronsard
Les Odes — 1550
L'inimitié que je te porte,
Passe celle, tant elle est forte,
Des agneaux et des loups,
Vieille sorcière déhontée,
Que les bourreaux ont fouettée
Te honnissant de coups.
Tirant après toi une presse
D'hommes et de femmes épaisse,
Tu montrais nu le flanc,
Et montrais nu parmi la rue
L'estomac, et l'épaule nue
Rougissante de sang.
Mais la peine fut bien petite,
Si Ion balance ton mérite :
Le Ciel ne devait pas
Pardonner à si lâche tête,
Ains il devait de sa tempête
L'acravanter à bas.
La Terre mère encor pleurante
Des Géants la mort violante
Brûlez du feu des cieux,
(Te lâchant de son ventre à peine)
T'engendra, vieille, pour la haine
Qu'elle portait aux Dieux.
Tu sais que vaut mixtionnée
La drogue qui nous est donnée
Des pays chaleureux,
Et en quel mois, en quelles heures
Les fleurs des femmes sont meilleures
Au breuvage amoureux.
Nulle herbe, soit elle aux montagnes,
Ou soit venimeuse aux campagnes,
Tes yeux sorciers ne fuit,
Que tu as mille fois coupée
D'une serpe d'airain courbée,
Béant contre la nuit.
Le soir, quand la Lune fouette
Ses chevaux par la nuit muette,
Pleine de rage, alors
Voilant ta furieuse tête
De la peau d'une étrange bête
Tu t'élances dehors.
Au seul souffler de son haleine
Les chiens effrayez par la plaine
Aiguisent leurs abois :
Les fleuves contremont reculent,
Les loups effroyablement hurlent
Après toi par les bois.
Adonc par les lieux solitaires,
Et par l'horreur des cimetières
Où tu hantes le plus,
Au son des vers que tu murmures
Les corps des morts tu des-emmures
De leurs tombeaux reclus.
Vêtant de l'un l'image vaine
Tu viens effrayer d'une peine
(Rebarbotant un sort)
Quelque veuve qui se tourmente,
Ou quelque mère qui lamente
Son seul héritier mort.
Tu fais que la Lune enchantée
Marche par l'air toute argentée,
Lui dardant d'ici bas
Telle couleur aux joues pâles,
Que le son de mille cymbales
Ne divertirait pas.
Tu es la frayeur du village :
Chacun craignant ton sorcelage
Te ferme sa maison,
Tremblant de peur que tu ne taches
Ses boeufs, ses moutons et ses vaches
Du just de ta poison.
J'ai vu souvent ton oeil senestre,
Trois fois regardant de loin paître
La guide du troupeau,
L'ensorceler de telle sorte,
Que tôt après je la vy morte
Et les vers sur la peau.
Comme toi, Medée exécrable
Fut bien quelquefois profitable :
Ses venins ont servi,
Reverdissant d'Eson l'écorce :
Au contraire, tu m'as par force
Mon beau printemps ravi.
Dieux ! si là-haut pitié demeure,
Pour récompense qu'elle meure,
Et ses os diffamés
Privés d'honneur de sépulture,
Soient des oiseaux goulus pâture,
Et des chiens affamés.