Les Vautours et les Pigeons

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Mars autrefois mit tout l’air en émûte. Certain sujet fit naistre la dispute Chez les oiseaux ; non ceux que le Printemps Meine à sa Cour, et qui, sous la feüillée, Par leur exemple et leurs sons éclatans Font que Venus est en nous réveillée ; Ny ceux encor que la Mere d’Amour Met à son char : mais le peuple Vautour, Au bec retors, à la tranchante serre, Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre. Il plut du sang ; je n’exagere point. Si je voulois conter de poinct en poinct Tout le détail, je manquerois d’haleine. Maint chef perit, maint heros expira ; Et sur son roc Prométhée espera De voir bien-tost une fin à sa peine. C’estoit plaisir d’observer leurs efforts ; C’estoit pitié de voir tomber les morts. Valeur, adresse, et ruses, et surprises, Tout s’employa : Les deux troupes éprises D’ardent courroux n’épargnoient nuls moyens De peupler l’air que respirent les ombres : Tout element remplit de citoyens Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres. Cette fureur mit la compassion Dans les esprits d’une autre nation Au col changeant, au cœur tendre et fidèle. Elle employa sa mediation Pour accorder une telle querelle. Ambassadeurs par le peuple Pigeon Furent choisis, et si bien travaillerent, Que les Vautours plus ne se chamaillerent. Ils firent treve, et la paix s’ensuivit : Helas ! ce fut aux dépens de la race A qui la leur auroit deu rendre grace. La gent maudite aussi-tost poursuivit Tous les pigeons, en fit ample carnage, En dépeupla les bourgades, les champs. Peu de prudence eurent les pauvres gens, D’accommoder un peuple si sauvage. Tenez toûjours divisez les méchans ; La seureté du reste de la terre Dépend de là : Semez entre eux la guerre, Où vous n’aurez avec eux nulle paix. Cecy soit dit en passant ; Je me tais.