Pesanteur du soir

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

C’est le soir, le ciel est divin, Je vois sur cet azur très pâle Un toit d’ardoises lie-de-vin. L’odeur du foin mouillé s’exhale, Un sapin tramé sur le ciel Semble noir dans l’éther d’opale ; Quel silence torrentiel Etouffe, écrase un cœur qui rêve ! Le datura donne son miel, Le lis laisse pendre sa sève. Les fleurs d’un massif jaune d’or, À cette heure pressante et brève, Ont de timides haut le corps Avant d’entrer dans les ténèbres Où va rôder le vent du Nord. Ce sont des instants doux, funèbres, Où les aromes languissants Nous pénètrent jusqu’aux vertèbres. Cette paix du soir qui descend Scelle une pierre sur ma vie, Glisse de l’ombre dans mon sang. Un train campagnard court, dévie Et siffle comme un paquebot Passant sur un lac d’Italie. Que tout est lent, paisible, beau, Dans l’immense et haute nature, Qui semble un vaporeux tombeau ! On voit frissonner la verdure, Et les blanches fleurs du tabac, Au cœur de la pelouse obscure. – Pour lutter contre ce trépas, Contre ces torpeurs et ces sommes, Elancez vos brûlants ébats, Amour, continuez les hommes !…