Complainte du soir des Comices agricoles

Jules Laforgue

Les Complaintes — 1885

Deux royaux cors de chasse ont encore un duo Aux échos, Quelques fusées reniflent s’étouffer là-haut ! Allez, allez, gens de la noce, Qu’on s’en donne une fière bosse ! Et comme le jour naît, que bientôt il faudra, À deux bras, Peiner, se recrotter dans les labours ingrats, Allez, allez, gens que vous êtes, C’est pas tous les jours jour de fête ! Ce violon incompris pleure au pays natal, Loin du bal, Et le piston risque un appel vers l’Idéal… Mais le flageolet les rappelle Et allez donc, mâl’s et femelles ! Un couple erre parmi les rêves des grillons, Aux sillons ; La fille écoute en tourmentant son médaillon. Laissez, laissez, ô cors de chasse, Puisque c’est le sort de la race. Les beaux cors se sont morts ; mais cependant qu’au loin, Dans les foins, Crèvent deux rêves niais, sans maire et sans adjoint. Pintez, dansez, gens de la Terre, Tout est un triste et vieux Mystère. — Ah ! le Premier que prit ce besoin insensé De danser Sur ce monde enfantin dans l’Inconnu lancé ! Ô Terre, ô terre, ô race humaine, Vous me faites bien de la peine.