Ballade XL

Charles d’Orléans

Poème de la prison

Fortune, veuillez moi laissier En paix, une fois, je vous prie ; Trop longuement, à vrai compter, Avés eu sur moi seigneurie. Toujours faites la rencherie Vers moi et ne voulez ouïr Les maux que m’avez fait souffrir, Il a jà plusieurs ans passez ; Dois je toujours ainsi languir ? Hélas ! et n’est ce pas assés ? Plus ne puis en ce point durer ; Et à Merci, merci je crie ; Soupirs m’empeschent le parler : Veoir le povez, sans mocquerie, Il ne fault jà que je le dye ; Pource, vous vueil je requérir Qu’il vous plaise de me tollir Les maux que m’avez amassés, Qui m’ont mis jusques au mourir ; Hélas ! et n’est ce pas assez ? Tous maux suis contant de porter, Fors un seul, qui trop fort m’ennuye, C’est qu’il me fault loing demourer De celle que tiens pour amye ; Car pieçà en sa compaignie Laissay mon cueur et mon désir ; Vers moi ne veulent revenir, D’elle ne sont jamais lassez. Ainsi suis seul, sans nul plaisir, Hélas ! et n’est ce pas assez ? De balader j’ai beau loisir. Autres deduiz me sont cassez, Prisonnier suis, d’Amour martir : Hélas ! et n’est ce pas assez ?