l’éléphant

Francis Jammes

Le Tombeau de Jean de La Fontaine — 1921

J’eusse été comme toi Fabuliste du roi Louis le quatorzième Qu’il m’eût paru pédant De mettre un éléphant Dans mon poème. Il est simple, en effet, De nous conter un fait Ou plus ou moins notoire, Et l’affirmer plus vrai Que tout ce qu’a narré Jamais l’Histoire. Tu prétends que les dieux N’ont pas pour moi plus d’yeux Que pour la puce ou l’herbe, Et supposes que j’ai Un procès engagé Par ma superbe. Ce racontar gratuit À ta fable ne nuit, Car, même s’il nous trompe, Il ne met en avant Rien qui soit d’éléphant, Même la trompe. Mais tu fuis le détail Qui fait le bon travail Des jours où tu dessines Ceux que souvent tu vis Dans leurs trous, dans leurs nids, Ou leurs cuisines. Ce qui prouve qu’on n’est Bon peintre qu’où l’on naît. Si non, gare au déboire ! Car, à Château-Thierry, On croit que j’ai nourri Ma tour d’ivoire.