Mon cœur revient à son printemps

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Mon cœur revient à son printemps, L’herbe jeune sort de la terre, Le muguet aux grelots battants Carillonne l’heure légère. Sur le ciel d’aurore amolli, Le gros soleil dans sa bavette Gigotte comme sur un lit Un nourrisson à chair replète ; Dans les prés de gauches rayons Titubent en cherchant des sources, La mouche flâne, les boutons Crèvent l’œuf tendre de leurs bourses. On entend les bergers roués Flûter en sonores rosées Les perles des roseaux troués Où leurs lèvres se sont posées ; On entend la feuille lapper L’air rose de sa langue fine Tandis qu’aux vitres vient frapper Une guêpe encore enfantine. Un poussin se lisse le bec Sur la jatte de vernis jaune Et pas une herbe n’est à sec Sous les vapeurs que le jour donne. Ainsi, mon cœur, ton renouveau Jette dans l’ombre son cri grêle Et te voilà comme un oiseau Qui tape sur sa coque frêle Parce que je tiens dans mon flanc, Sur un coussin de primevères, Le bourgeon d’homme somnolent Qu’ont nourri mes forces premières Et que son petit poing frondeur Mène les candides vendanges Des fleurs de lait, du jour baveur Et des insectes dans leurs langes. Il est là. L’abeille lui dit : J’ai du nouveau miel pour tes lèvres, Pour tes jeux sur l’herbe bondit Un chevreau blanc entre les chèvres. L’ardente alouette a pondu, Les fourmis promènent leur graine Et nos petits se sont vêtus Du duvet dont ta tête est pleine.