Roses de la mort

Lucie Delarue-Mardrus

Horizons — 1904

Le hasard, qui tous deux aujourd’hui nous promène, Nous arrête devant ce cimetière vert : Entrons. Voici déjà, dès le seuil entr’ouvert, Ses rosiers lentement nourris de chair humaine. L’abandon et l’été font comme un beau jardin Des tombes. Chaque rose y est si lourde et grasse Qu’on devine à la voir que tout le mort y passe, Et qu’on recule un peu d’y réfléchir soudain. Cependant, cueillons-en plusieurs pour ma ceinture. Saurait-on résister à la tentation Des roses ? J’oublierai que leur carnation Divine a pris sa vie en pleine pourriture. Ou plutôt, je rendrai cet hommage à la mort De la voler, sachant que, du fond de la boue, Tout un corps s’est donné pour gonfler cette joue Florale d’une rose, apte à tenter encor… — Lors je les presserai, charnelles et funèbres Sur ma bouche, en songeant que leur suprême odeur Se venge de la lourde et sourde puanteur, Et leur folle clarté de toutes les ténèbres !