La Fleur de Lin

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

Avec ses doux yeux bleus Pâlis Aux vastes feux des cieux, La fleur de lin regarde, en leurs méandres, Couler l’Escaut ou s’attarder la Lys. La fleur de lin est fleur de Flandre. On l’aime au pays clair, Où les moulins tournent dans l’air Ainsi que des étoiles ; Où les bateaux larges et bas Passent, avec leurs mâts, Ailés de voiles. Au temps des froments lourds et des seigles fluets, Elle voisine avec la mauve et le bluet, Dans les plaines immensément dorées ; Elle sourit, au long des clos et des orées Et des jardins et des moissons ; Elle est la fleur des tranquilles maisons Qui jalonnent les routes infinies ; On la peint quelquefois sur les planches vernies Des chapelles, au coin des bois ; Si ses lèvres de fleur avaient la voix, Elles diraient, aux vents qui traversent les landes, Un peu de la douceur et de la paix flamandes. Probes ménagères à bonnet blanc, Femmes vieilles dont le menton tremblant Raconte un tas d’histoires Du Purgatoire, Vieux métayers, dont les regards sont pleins Et de rêves défunts et de douleurs passées, Vous aimez tous la fleur de lin. Et vous partez la voir pousser, vivante et franche, Chaque dimanche, L’été, quand vous allez aux champs Et que vous discutez, calmes et sages, Sur le temps sec que vous présage Le fulgurant visage Du grand soleil couchant. L’heure arrive des faux, l’heure arrive des proies ; Juillet torride, en ses brassins de flamme, noie Le sol, le bois, le ciel et les guérets d’été. Mais la naïve fleur est morte et s’est fondue, Avant ces temps de brutale avidité, Minuscule veilleuse au cœur de l’étendue.