Une statue (moine)

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

On le croyait fondateur de la ville, Venu des pays clairs et lointains Vers ceux d’Europe — avec sa pauvre crosse en main, Et grand, sous sa bure servile. Pour se faire écouter il parlait par miracles, En des clairières d’or, le soir, dans les forêts, Où des granits carraient leurs symboles épais, Et tonnaient leurs oracles. Il était la tristesse et la douceur Descendue autrefois, à genoux, du calvaire, Vers les hommes et leur misère Et vers leur cœur. Il accueillait l’humanité fragile, Il lui chantait le paradis sans fin Et l’endormait dans le rêve divin, Le front posé sur l’évangile. Plus tard, le roi, le juge et le bourreau Prirent son verbe et le faussèrent ; Et les textes autoritaires Apparurent, tels des glaives hors du fourreau. Contre la paix qu’il avait inclinée Vers tous, de son geste clément, La vie, avec des cris et des sursauts déments, Brusque et rouge, fut dégaînée. Mais lui resta le clair apôtre et le soleil Tiédi, aux yeux de tous, de patience et d’indulgence Et la pieuse et populaire intelligence Venait puiser en lui la force et le conseil. On l’invoquait pour les fièvres et pour les peines, On le fêtait en mai, au soir tombant, Et des mères apportaient leurs enfants Baigner leurs maux dans l’eau de sa fontaine. Son nom large et sonore d’amour Marquait la fin des longues litanies Et des complaintes infinies Que l’on chantait, depuis toujours. Il se définissait, près d’un portail roman, En une image usée et tremblotante, Qui écoutait, dans la poitrine Haletante des tours, Les bourdons lourds clamer au firmament.