La Chauve-Souris, le Buisson, et le Canard
Jean de La Fontaine
Fables — 1694
Le Buisson, le Canard et la Chauve-Souris,
Voïant tous trois qu’en leur païs
Ils faisoient petite fortune,
Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
Ils avoient des Comptoirs, des Facteurs, des Agens,
Non moins soigneux qu’intelligens,
Des Registres exacts de mise et de recette.
Tout alloit bien, quand leur emplette,
En passant par certains endroits
Remplis d’écueils, et fort étroits,
Et de Trajet tres-difficile,
Alla tout embalée au fond des magasins,
Qui du Tartare sont voisins.
Notre Trio poussa maint regret inutile,
Ou plûtôt il n’en poussa point.
Le plus petit Marchand est sçavant sur ce point ;
Pour sauver son credit il faut cacher sa perte.
Celle que par malheur nos gens avoient soufferte
Ne put se reparer : le cas fut découvert.
Les voilà sans credit, sans argent, sans ressource,
Prêts à porter le bonnet vert.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse,
Et le sort principal, et les gros intérêts,
Et les Sergens, et les procez,
Et le creancier à la porte,
Dés devant la pointe du jour,
N’occupoient le Trio qu’à chercher maint détour,
Pour contenter cette cohorte.
Le Buisson accrochoit les passans à tous coups ;
Messieurs, leur disoit-il, de grace apprenez-nous
En quel lieu sont les marchandises
Que certains gouffres nous ont prises :
Le plongeon sous les eaux s’en alloit les chercher.
L’Oiseau Chauve-Souris n’osoit plus approcher
Pendant le jour nulle demeure ;
Suivi de Sergens à toute heure
En des trous il s’alloit cacher.
Je connais maint detteur qui n’est ni Souris-Chauve,
Ni Buisson, ni Canard, ni dans tel cas tombé,
Mais simple grand Seigneur, qui tous les jours se sauve
Par un escalier dérobé.