Ballade LVII
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Las ! Mort qui t’a fait si hardie,
De prendre la noble Princesse
Qui était mon confort, ma vie,
Mon bien, mon plaisir, ma richesse !
Puis que tu as prins ma maîtresse,
Prends moi aussi son serviteur,
Car j’aime mieulx prouchainement
Mourir que languir en tourment.
En paine, soussi et doleur
Las ! de tous biens était garnie
Et en droite fleur de jeunesse !
Je prie à Dieu qu’il te maudie,
Faulse Mort, plaine de rudesse !
Se prise l’eusses en vieillesse,
Ce ne fut pas si grant rigueur ;
Mais prise l’as hastivement,
Et m’as laissié piteusement
En paine, soussi et doleur.
Las ! je suis seul, sans compaignie !
Adieu ma Dame, ma liesse !
Or est notre amour departie.
Non pour tant, je vous fais promesse
Que de prières, à largesse,
Morte vous serviray de cueur,
Sans oublier aucunement ;
Et vous regretteray souvent
En paine, soussi et doleur.
Dieu, sur tout souverain Seigneur,
Ordonnés, par grâce et douceur.
De l’ame d’elle, tellement
Qu’elle ne soit pas longuement
En paine, soussi et doleur.