N'attendons plus

Émilie Arnal

La Maison de granit — 1910

N’attendons plus ! La vie est prise Au filet du jour qui s’enfuit, Et la route, couleuvre grise, Rampe et glisse au cœur de la nuit. Ne rêvons plus ! Nulle espérance N’élèvera son cri joyeux Dans ce royaume du silence Où trop d’ombre voile les yeux. Ne luttons plus ! Nos mains sont lasses De se tendre vers d’autres mains, Et nos pieds nus portent les traces Des meurtrissures des chemins. Ne pleurons plus, car trop de larmes Ont rempli la coupe des mers, Et, pour que les pleurs aient des charmes, Il faut que nos maux nous soient chers. Et surtout n’aimons plus ! Nos lèvres, Pures, faites pour le baiser, Connaîtraient l’âpre goût des fièvres, Et nos cœurs pourraient se briser.