Le Renard, le Loup, et le Cheval

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Un Renard, jeune encore, quoique des plus madrez, Vid le premier Cheval qu’il eût vû de sa vie. Il dit à certain Loup, franc novice, Accourez : Un Animal paît dans nos prez, Beau, grand ; j’en ai la vuë encor toute ravie. Est-il plus fort que nous ? dit le Loup en riant : Fais-moi son Portrait, je te prie. Si j’étois quelque Peintre ou quelque Étudiant, Repartit le Renard, j’avancerois la joie Que vous aurez en le voïant. Mais venez : Que sçait-on ? peut-être est-ce une proie Que la Fortune nous envoie. Ils vont ; et le Cheval qu’à l’herbe on avoit mis, Assez peu curieux de semblables amis, Fut presque sur le point d’enfiler la venelle. Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle. Le Cheval qui n’étoit dépourvû de cervelle Leur dit : Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs ; Mon Cordonnier l’a mis autour de ma semelle. Le Renard s’excusa sur son peu de sçavoir. Mes parens, reprit-il, ne m’ont point fait instruire. Ils sont pauvres, et n’ont qu’un trou pour tout avoir. Ceux du Loup, gros Messieurs, l’ont fait apprendre à lire. Le Loup par ce discours flaté, S’approcha ; mais sa vanité Lui coûta quatre dents : le Cheval lui desserre Un coup ; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre, Mal en point, sanglant et gâté. Frère, dit le Renard, ceci nous justifie Ce que m’ont dit des gens d’esprit : Cet animal vous a sur la machoire écrit Que de tout inconnu le Sage se méfie.