Mettons le doigt sur la plaie

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

Que le pur du bonheur m’est bien si je l’escompte !… Ou ne le cueille qu’en refrains de souvenance !… Ô rêve, ou jamais plus ! Et fol je me balance Au-dessus du Présent en Ariel qui a honte. Mais, le cru, quotidien, et trop voyant Présent ! Et qui vous met au pied du mur, et qui vous dit : « À l’instant, ou bonsoir ! » et ne fait pas crédit, Et m’étourdit le cœur de ses airs suffisants ! Tout vibrant de passé, tout pâle d’espérance, Je fais signe au Présent : « Oh ! sois plus diaphane ? » Mais il me bat la charge et mine mes organes ! Puis, le bateau parti, j’ulule : « Oh ! recommence… » Et lui seul est bien vrai ! — mais je me mords la main Plutôt ! (je suis trop jeune… ou, trop agonisant…) Ah ! rien qu’un pont entre mon Cœur et le Présent ! Ô lourd Passé, combien ai-je encor de demains ? Ô cœur aride Mais sempiterne, Ô ma citerne Des Danaïdes !…