D’un tel vouloir le serf point ne désire
Louise Labé
Élégies et Sonnets — 1555
D’un tel vouloir le serf point ne désire
La liberté, ou son port le navire,
Comme j’attends, hélas, de jour en jour
De toi, Ami, le gracieux retour.
La, j’avais mis le but de ma douleur,
Qui finirait, quand j’aurais ce bon heur
De te revoir : mais de la longue attente,
Hélas, en vain mon désir se lamente.
Cruel, Cruel, qui te faisait promettre
Ton brief retour en ta premiere lettre ?
As tu si peu de mémoire de moi,
Que de m’avoir si tôt rompu la foi ?
Comme ose tu ainsi abuser celle
Qui de tout temps t’a été si fidèle ?
Or que tu es auprès de ce rivage
Du Pau cornu, peut être ton courage
S’est embrasé d’une nouvelle flame,
En me changeant pour prendre une autre Dame :
Ja en oubli inconstamment est mise
La loyauté, que tu m’avais promise.
S’il est ainsi, et que déjà la foi
Et la bonté se retirent de toi :
Il ne me faut émerveiller si ores
Toute pitié tu as perdu encore.
Ô combien ha de pensée et de crainte,
Tout à par soi, l’ame d’Amour éteinte !
Ores je crois, vu notre amour passée,
Qu’impossible est, que tu m’aies laissée :
Et de nouvel ta foi je me fiance,
Et plus qu’humaine estime ta constance.
Tu es, peut être, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu.
Je crois que non : car tant suis coutumière
De faire aux Dieux pour ta santé prière,
Que plus cruels que tigres ils seraient,
Quand maladie ils te pourchasseraient :
Bien que ta folle et volage inconstance
Mériterait avoir quelque souffrance.
Telle est mo foi, qu’elle pourra suffire
À te garder d’avoir mal et martyre.
Celui qui tient au haut Ciel son Empire
Ne me saurait, ce me semble, dédire :
Mais quand mes pleurs et larmes entendrait
Pour toi priants, son ire il retiendrait.
J’ai de tout temps vécu en son service,
Sans me sentir coupable d’autre vice
Que de t’avoir bien souvent en son lieu
D’amour forcé, adoré comme Dieu.
Déjà deus fois depuis le promis terme
De ton retour, Phebe ses cornes ferme,
Sans que de bonne ou mauvaise fortune
De toi, Ami, j’aie nouvelle aucune.
Si toutefois, pour être énamouré
En autre lieu, tu as tant demeuré,
Si s’ai je bien que t’amie nouvelle
À peine aura le renom d’être telle,
Soit en beauté, vertu, grace et faconde,
Comme plusieurs gens sauvants par le monde
M’ont fait à tort, ce crois je, être estimée.
Mais qui pourra garder la renommée ?
Non seulement en France suis flattée,
Et beaucoup plus, que ne veux, exaltée.
La terre aussi que Calpe et Pyrenee
Avec la mer tiennent environnée,
Du large Rhin les roulantes arènes,
Le beau païs auquel or’ te promènes,
Ont entendu (tu me l’as fait à croire)
Que gens d’esprit me donnent quelque gloire.
Goutte le bien que tant d’hommes désirent :
Demeure au but ou tant d’autres aspirent :
Et crois qu’ailleurs n’en auras une telle.
Je ne dis pas qu’elle ne soit plus belle :
Mais que jamais femme ne t’aimera,
Ne plus que moi d’honneur te portera.
Maints grands Seigneurs à mon amour prétendent,
Et à me plaire et servir prêts se rendent,
Joutes et jeux, maintes belles devises
En ma faveur sont par eux entreprises :
Et néanmoins tant peu je m’en soucie,
Que seulement ne les en remercie :
Tu es tout seul, tout mon mal et mon bien :
Avec toi tout, et sans toi je n’ai rien :
Et n’ayant rien qui plaise à ma pensée,
De tout plaisir me trouve délaissée,
Et pour plaisir, ennui saisir me vient.
Le regretter et pleurer me convient,
Et sur ce point entre en tel déconfort,
Que mille fois je souhaite la mort.
Ainsi, Ami, ton absence lointaine
Depuis deus mois me tient en cette peine.
Ne vivant pas, mais mourant d’un Amour
Lequel m’occit dix mille fois le jour.
Reviens donc tôt, si tu as quelque envie
De me revoir encor’ un coup en vie.
Et si la mort avant ton arrivée
Ha de mon corps l’aimante ame privée.
Au moins un jour viens, habillé de deuil,
Environner le tour de mon cercueil.
Que plût à Dieu que lors fussent trouvez
Ces quatre vers en blanc marbre engravés.
Par toi, Ami, tant vesqvi enflammée
Qu’en languissant par feu suis consvmmee,
Qui couve encor sous ma cendre embrasée,
Si ne la rends de tes pleurs apaisée.