Pluie printanière

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Eau tendre où le printemps abonde, Pluie industrieuse et féconde, Dont le clair et piquant tapage Est en marche dans le feuillage. Fine habitante des nuages, Toi qui transmets le ciel au monde, Viens danser dans mes mains ouvertes, Abaisse tes pieds diligents, — Ô ma sauterelle d’argent — Sur ma joue à tes jeux offerte ; La nue auguste se dévide En minces écheveaux liquides. — Ondée heureuse qui me touches, Tu peux donc laisser sur ma bouche La saveur des hautains espaces. Tout ce que mon regard embrasse Quand il parcourt la vaste nue Est dans ta douce bienvenue. — Ô perleuse et tremblante échelle Où mon regard va s’élevant Aussi rapide que le vent, Je me tiens sur ta passerelle ! Apaise par ton eau légère, Qui pourtant s’abat en torrent, La grande soif d’un cœur souffrant En qui tout émoi s’exagère ! Viens noyer sous ton eau hardie Mon déraisonnable incendie ; Éteins ce cœur si brave, et qui Languit sur ses lauriers conquis ; Endors ce frémissant espoir Qui s’irrite et ne peut surseoir, Et que je sois, humide amie, Sous ta ruisselante accalmie, Comme une Naïade endormie…