Les joyeux fils de Nature et d’Amour

Victor Hugo

Océan vers — 1942

Fils, pour entrer dans la bande Que la Grand-Coire commande, Écoute, et retiens ceci : Nous nous nommons, Dieu merci. Les Joyeux Fils de Nature Et d’Amour, et nous portons Sabres à pleine ceinture. Pistolets et mousquetons. Il faut qu’il ait, notre émule, L’œil d’aigle, le pied de mule. L’oreille de la souris. Le nez fin du renard gris. Pour bien flairer dans l’espace L’estoc de l’archer vengeur. Et le sac d’argent qui passe Sur le dos du voyageur. Qu’il la prenne ou la mendie. Que d’une bourse arrondie Chaque soir il soit chargé, Et d’un chrétien égorgé ; Mais il peut, je le répète. Mendier, l’œil caressant. En braqiunt son escopette Sur l’aumône du passant. Un archer, c’est dans un bouge Un justaucorps jaune et rouge. Deux bottines de chamois, Jurant tous les Saints du mois, Nargtiant curés. Pape et bulle. Et te raillant dans sa peau, Qu’avril mouille ou que juin brûle La plume de son chapeau. La prison, c’est une ferme Dont tout bandit à son terme Doit, sous clameur de haro. Devenir le hobereau. Apprends à voir d’un œil ferme La porte au triple barreau. Porte que le geôlier ferme Et que rouvre le bourreau. Les juges, depuis Pilate, Sont des robes d’écarlate. De blancs rabats à longs plis. Siégeant sur les fleurs de lys ; Les gens du Roi sont les marbres Dont nos tombeaux sont construits ; Et les gibets sont des arbres Dont les larrons sont les fruits. Un pendu de bonne mine Aime fort qu’on l’examine ; Car, tout mort qu’est un bandit, Sa moustache encor grandit ; Un pendu, vois-tu, mon frère, C’est un béat fainéant. Croisant ses bras par derrière , Qui dort debout et béant. Fils, tels sont nos avantages. Maintenant, dans les passages, Prends ton lot sans te fâcher. Et garde-toi de tricher ; Fils, il faut être honnête homme. Nous le sommes tous. Malheur Si dans nos rangs qu’on renomme. Il se trouvait un voleur.