La Souris métamorphosée en fille

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Une Souris tomba du bec d’un Chat-huant : Je ne l’eusse pas ramassée ; Mais un Bramin le fit ; je le crois aisément ; Chaque pays a sa pensée. La Souris estoit fort froissée : De cette sorte de prochain Nous nous soucions peu : mais le peuple Bramin Le traite en frere ; ils ont en teste Que notre ame au sortir d’un Roy Entre dans un ciron, ou dans telle autre beste Qu’il plaist au sort ; C’est là l’un des points de leur loy. Pythagore chez eux a puisé ce mystere. Sur un tel fondement le Bramin crut bien faire De prier un Sorcier qu’il logeast la Souris Dans un corps qu’elle eust eu pour hoste au temps jadis. Le Sorcier en fit une fille De l’âge de quinze ans, et telle, et si gentille, Que le fils de Priam pour elle auroit tenté Plus encor qu’il ne fit pour la grecque beauté. Le Bramin fut surpris de chose si nouvelle. Il dit à cet objet si doux : Vous n’avez qu’à choisir ; car chacun est jaloux De l’honneur d’estre votre époux. En ce cas je donne, dit-elle, Ma voix au plus puissant de tous. Soleil, s’écria lors le Bramin à genoux ; C’est toy qui seras nostre gendre. Non, dit-il, ce nuage épais Est plus puissant que moy, puis qu’il cache mes traits ; Je vous conseille de le prendre. Et bien, dit le Bramin au nuage volant, Es-tu né pour ma fille ? helas non ; car le vent Me chasse à son plaisir de contrée en contrée ; Je n’entreprendray point sur les droits de Borée. Le Bramin fâché s’écria : Ô vent, donc, puis que vent y a, Vien dans les bras de nostre belle. Il accouroit : un mont en chemin l’arresta. L’étœuf passant à celuy-là, Il le renvoye, et dit : J’aurois une querelle Avec le Rat, et l’offenser Ce seroit estre fou, luy qui peut me percer. Au mot de Rat la Damoiselle Ouvrit l’oreille ; il fut l’époux : Un Rat ! un Rat ; c’est de ces coups Qu’amour fait, témoin telle et telle : Mais cecy soit dit entre-nous. On tient toûjours du lieu dont on vient : Cette Fable Prouve assez bien ce poinct : mais à la voir de prés, Quelque peu de sophisme entre parmy ses traits : Car quel époux n’est point au Soleil préferable En s’y prenant ainsi ? diray-je qu’un geant Est moins fort qu’une puce ? Elle le mord pourtant. Le Rat devoit aussi renvoyer pour bien faire La belle au chat, le chat au chien, Le chien au Loup. Par le moyen De cet argument circulaire Pilpay jusqu’au Soleil eust enfin remonté ; Le Soleil eust joüy de la jeune beauté. Revenons s’il se peut à la metempsicose : Le Sorcier du Bramin fit sans doute une chose Qui loin de la prouver fait voir sa fausseté. Je prends droit là dessus contre le Bramin mesme ; Car il faut selon son sistême, Que l’homme, la souris, le ver, enfin chacun Aille puiser son ame en un tresor commun : Toutes sont donc de mesme trempe ; Mais agissant diversement Selon l’organe seulement L’une s’éleve, et l’autre rempe. D’où vient donc que ce corps si bien organisé Ne pût obliger son hostesse De s’unir au Soleil, un Rat eut sa tendresse ? Tout débatu, tout bien pesé, Les ames des Souris et les ames des belles Sont tres-differentes entre elles, Il en faut revenir toujours à son destin, C’est à dire à la loy par le Ciel établie. Parlez au diable, employez la magie, Vous ne détournerez nul estre de sa fin.