Dans une Vigne vendangée

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Je chanterai, ce soir, Automne, tes pensées ! La vendange repose aux corbeilles tressées ; La grappe qui rougit la lèvre est à la main Lourde comme la Vie et comme le Destin, Et la pluie a gonflé de larmes les fontaines ; Les flûtes avant de se taire sont lointaines Déjà et tristes et déjà le souvenir… Et c’est avoir vieilli déjà que de sentir, Derrière le coteau et par delà les plaines Et le fleuve, qu’il est à jamais des fontaines Où nos faces verraient chacune son passé, Et de calmes chemins où nous avons passé, Et des ombres qui sont notre Ombre, et des années Qui, la main dans la main, sur nos heures glanées, Marchent, tournant la tête et ne vous voyant plus ; Et cependant ce soir est beau, et des Dieux nus S’en viennent en dansant peut-être en nos pensées, Car la vendange est belle aux corbeilles tressées Et tu pleures pourtant l’Été qui t’abandonne, Ô triste, ô Ariane éternelle, ô Automne !