Ballade LXX
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Puis que Mort a prins ma maîtresse,
Que sur toutes amer souloye,
Mourir me convient en tristesse,
Certes plus vivre ne pourroye.
Pource, par deffaulte de joie
Tresmalade, mon testament
J’ai mis en escript doloreux,
Lequel je présente humblement
Devant tous loyaulx amoureux.
Premièrement, à la haultesse
Du Dieu d’Amours donne et envoie
Mon esperit, et en humblesse
Lui supplie qu’il le convoye
En son Paradis et pourvoye ;
Car je jure que loyaument
L’a servi de vueil désireux ;
Avouer le puis vrayement
Devant tous loyaulx amoureux.
Oultre plus, vueil que la richesse
Des biens d’Amours qu’avoir souloye
Departie soit, à largesse,
À vrais amans, et ne vouldroye
Que faulx amans, par nulle voie,
En eussent part aucunement ;
Oncques n’euz amitié à eux ;
Je le prans sur mon sauvement
Devant tous loyaulx amoureux.
Sans espargnier or, ne monnoye,
Loyaulté veut qu’enterré soye
En sa chapelle grandement ;
Dont je me tiens pour bien eureux,
Et l’en mercie chierement
Devant tous loyaulx amoureux.