Les Ruelles

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

Avec le ruban noir de leur égout, Et, ci et là, de petites chapelles, À deux chandelles, Contre les murs obscurs, Debout, Les très vieilles ruelles Dégringolent, en ribambelles, Depuis là-haut Jusqu’à l’Escaut. Un pâle et morne jour de cave Frôle leurs pignons bas ; Quoique lavés à tour de bras, Les seuils humides restent gras ; Et c’est l’automne et c’est l’hiver : La banlieue est déserte et ses chemins déserts, Et seuls les vieux chiens hâves Sortent, fouillant la boue, ou tout-à-coup se roulent, Pattes en l’air, Parmi des tas de cendre et d’écailles de moules. Heureusement qu’un beau matin, l’été S’en vient, de sa neuve clarté, Chauffer les murs dont le crépi s’éraille, Et que l’égout et le trottoir Se repeuplent du grouillement noir Et des pieds nus de la marmaille. Les ruelles se réveillent soudain, Toutes portes ouvertes ; Du linge sèche aux cloisons vertes Des tout petits jardins ; Les fenêtres et les plinthes sont peintes, La résine et la poix Ornent le corridor étroit Au bout duquel s’étale et se trimballe, Monumental, entre les deux parois, Le ventre enflé des commères enceintes. Alors, les nets et clairs logis Font bon accueil à ceux qui entrent ; Sur les carreaux, le sable fin Inscrit de longs et onduleux dessins ; La table, avec son gros bouquet au centre, Et son vase de verre noir Se reflète dans le miroir, Et les plaques du poële reluisent Comme un autel d’église. Et l’on travaille, et l’on peine dûment, Et les enfants se suivent, Comme barques à la dérive, Et grandissent, sait-on comment. Les ans tombent par avalanche Et les jours sont les mêmes jours, toujours, Sauf le dimanche, Quand les femmes s’assoient en rond, L’après-midi, autour des tables basses, Et que, chauffant, chacune en son giron, La large tasse De café noir, qu’un flot de lait fait blond, Elles s’entrexcitent aux commérages, À gestes durs, à large bruit, Si bien que leurs langues font rage Le soir durant, jusqu’à la nuit. Et les hommes s’en vont fumer des pipes rouges, Là-bas, au loin, près du rempart, Où l’on boit ferme, où l’on boit tard, Au fond des bouges ; Puis reviennent, manquant le pas Et fluctuant sous des houles de bières, Avec, pour compagnon, le maigre espoir Que leurs femmes ne voudront pas, Trop nettement, s’apercevoir De ce roulis hebdomadaire.