Noël

Rosemonde Gérard

Les Pipeaux — 1889

Ainsi qu’ils le font chaque année, En papillotes, les pieds nus, Devant la grande cheminée Les bébés roses sont venus. À minuit, chez les enfants sages, Le joli Jésus, qu’à genoux On adore sur les images, Va, les mains pleines de joujoux, Du haut de son ciel bleu descendre ; Et, de crainte d’être oubliés, Les bébés roses, dans la cendre, Ont mis tous leurs petits souliers. Derrière une bûche, ils ont même, Tandis qu’on ne les voyait pas, Mis, par précaution suprême, Leurs petits chaussons et leurs bas. Puis leurs paupières se sont closes À l’ombre des rideaux amis… Les bébés blonds, les bébés roses, En riant se sont endormis. Et, jusqu’à l’heure où l’aube enlève Les étoiles du firmament, Ils ont fait un si joli rêve, Qu’ils riaient encore en dormant. Ils rêvaient d’un pays magique Où l’alphabet fût interdit. Les arbres étaient d’angélique, Les maisons de sucre candi ; Et sur les trottoirs de réglisse On rencontrait — c’était charmant ! Des bonshommes de pain d’épice Qui vous saluaient gravement. Dans ce doux pays de féerie À Guignol on va chaque jour, Et l’on voit sur l’herbe fleurie Les lapins jouer du tambour. Sur de hautes escarpolettes, Bercé par les anges on dort. Là, tous les chiens ont des roulettes, Tous les moutons des cornes d’or. Mais comme venait d’apparaître En personne le Chat botté, Le jour, entrant par la fenêtre, A mis fin au rêve enchanté… Alors, en d’adorables poses, S’étirant sur leurs oreillers, Les bébés blonds, les bébés roses, En riant se sont éveillés.