Un Nègre à une Blanche

Anaïs Ségalas

Les Oiseaux de passage (Ségalas) — 1837

Vous êtes plus blanche, ô ma reine, Que la lune en son beau sommeil ! — Émile Deschamps. — Aussi noire qu’une momie. — Chaudesaigues. — Ô blanche, tes cheveux sont d’un blond de maïs, Et ta voix est semblable au chant des bengalis ! Si tu voulais m’aimer, ce serait douce chose ! Un peu d’amour au noir, jeune fille au teint frais : Le gommier n’a-t-il pas, dans nos vastes forêts, Sur son écorce brune une liane rose ! Un nègre a sa beauté : bien sombre est ma couleur, Mais de mes dents de nacre on voit mieux la blancheur ; Tes yeux rayonnent bien sous tes cils fins, longs voiles, Mais regarde, les miens ont un éclat pareil : Ton visage est le jour, tes yeux c’est le soleil ; Mon visage est la nuit, mes yeux sont des étoiles ! Sois ma compagne : au pied du morne que voilà, Vois ce petit carré de manioc ; c’est là Que, pour te recevoir, j’ai préparé ma case : Ton hamac de filet, de plumes est orné ; De peur qu’un maringouin à ton front satiné Ne touche, je t’ai fait la moustiquaire en gaze. Viens ; je te donnerai tous mes cactus en fleur, Et je te cueillerai des fruits pleins de saveur, Goyaves, ananas. Oh ! suis-moi, blanche femme, Afin que je te serve et te parle à genoux ! Qu’importe ma couleur, si je suis bon et doux, Et si le noir chez moi ne va pas jusqu’à l’âme ! Si tu veux, pour t’avoir coquillage et corail, Un oiseau-mouche, oiseau d’escarboucle et d’émail, J’irai dans la savane et près des tièdes lames, À l’heure où s’enfuirait le blanc le plus hardi ; Lorsque de tous côtés la chaleur de midi Enveloppe le corps, comme un manteau de flammes. Ô blanche, tes cheveux sont d’un blond de maïs, Et ta voix est semblable au chant des bengalis ! Si tu voulais m’aimer, ce serait douce chose ! Mais quoi ! tu fuis le noir, jeune fille au teint frais ; Oh ! plus heureux que moi, le gommier des forêts Sur son écorce brune a sa liane rose !