Mon âme elle est là-bas

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Mon âme elle est là-bas, Mon âme en joie et en alarmes, Elle est là-bas Où l’on s’élance, où l’on se bat, Mon âme elle est là-bas, Dans les clameurs et dans les armes. Elle s’exalte et pleure et rit au long du jour. L’annonce des combats lui est lueur et flamme ; Mon âme, Au long des heures et des jours, N’est plus qu’une pensée et n’est plus qu’un amour. Mon âme ? — elle est ardente et rayonnante. Elle fouille sa mémoire Pour y ressusciter l’orgueil enseveli De la légende et de l’histoire. Elle est ardente et frissonnante ; Elle se cache et se blottit En vos grands plis, Drapeaux, qui promenez sur le monde la gloire. Elle guette votre venue, Tambours qui débouchez du fond de l’avenue, Battants au clair, dans la lumière. Mon âme ? — Elle sonne et vibre tout entière Au rythme de vos pas, Soldats, Qui chantez en passant vos chansons familières. Mon âme ? — elle est déjà Là-bas, Dans la clarté de la victoire. Tout lui devient ou signe ou geste évocatoires. Elle est volante au vent Vivant Qui frôlera le front De ceux qui reviendront, Avec l’épaule en sang ou la main mutilée, Des corps à corps de la mêlée. Elle est l’ardeur, elle est la foi. Elle trépide et crie et follement acclame, Car l’avenir lui parle et lui chante à la fois, Et pleurante d’émoi, Elle écoute, mon âme !