Les Saluts de la Paroisse

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

À l’heure ou s’allonge le soir, En Automne, parmi les brumes, Et qu’une à une, Les lanternes, sur le trottoir, S’allument, Les mantelets profonds et noirs Des vieilles femmes de la ville Vont, à la file, Tantôt dans l’ombre ou la clarté, Vers les quartiers que tranquillisent Les églises. Sur la place pleine de vent Vivant, Deux tours règnent vieilles et seules, Et les tristes et traînantes aïeules S’en approchent en défilant, Toujours d’un pas égal et lent, Par le canal des Flagellants, Dont les sombres et longs miroirs Réverbèrent, au fond du soir, Le seul vitrail qui brûle, ardent et translucide, Là-bas, dans une abside. Les béguines et les curés Joignent leurs pas Aux pas des mornes vieilles, Toutes pareilles, Et par les longs trottoirs moirés, Dans leur robe de bure ou leur robe de drap, Monotones, s’en vont, comme elles, Au long des quais et des ruelles. Et c’est l’instant où les bateaux Hissent aux mâts leurs blancs fanaux, Et c’est l’instant où les boutiques Fixent aux clous leurs veilleuses antiques, Où l’on entend rentrer, en leurs impasses, Toutes les misères qui sont lasses : — Les mendiants, les éclopés, et les perclus ; — Où la ville semble n’exister plus Que pour ce défilé, torpide et sombre, De gens en noir, qui s’avancent dans l’ombre, Fatidiques, comme les nombres.