L’Enfouisseur et son Compère

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Un Pinsemaille avoit tant amassé, Qu’il ne sçavoit où loger sa finance. L’avarice compagne et sœur de l’ignorance, Le rendoit fort embarassé Dans le choix d’un dépositaire ; Car il en vouloit un : Et voicy sa raison. L’objet tente ; il faudra que ce monceau s’altere, Si je le laisse à la maison : Moy-mesme de mon bien je seray le larron. Le larron, quoy jolly, c’est se voler soy-mesme ! Mon amy, j’ay pitié de ton erreur extrême ; Appren de moy cette leçon : Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire. Sans cela c’est un mal. Veux-tu le reserver Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ? La peine d’acquerir, le soin de conserver, Ostent le prix à l’or qu’on croit si necessaire. Pour se décharger d’un tel soin Nostre homme eust pû trouver des gens surs au besoin ; Il aima mieux la terre, et prenant son compere, Celuy-cy l’aide ; Ils vont enfoüir le tresor. Au bout de quelque temps l’homme va voir son or. Il ne retrouva que le giste. Soupçonnant à bon droit le compere, il va viste Luy dire : Apprestez-vous ; car il me reste encor Quelques deniers ; je veux les joindre à l’autre masse. Le Compere aussi-tost va remettre en sa place L’argent volé, prétendant bien Tout reprendre à la fois sans qu’il y manquast rien. Mais pour ce coup l’autre fut sage : Il retint tout chez luy, résolu de joüir, Plus n’entasser, plus n’enfoüir. Et le pauvre voleur ne trouvant plus son gage, Pensa tomber de sa hauteur. Il n’est pas mal-aisé de tromper un trompeur.