Le poème des caresses

Marie Krysinska

Joies errantes — 1894

Inoubliables baisers qui rayonnez Sur le ciel pâle des souvenirs premiers ! Baisers silencieux sur nos berceaux penchés ! — Caresses enjouées sur la joue ; Tremblantes mains des vieux parents, — Pauvres chères caresses d’antan, Vous êtes les grandes sœurs sages Des folles qui nous affolent Dans les amoureux mirages. Baisers ingénus en riant dérobés, Moins à cause de leur douceur souhaités, Que pour s’enivrer de témérité. Premières caresses, vacillantes — Comme, dans le vent âpre, Des lumières aux lampes ; Caresses des yeux, caresses de la voix, Serrements de mains éperdues Et longs baisers où la raison se noie ! Puis, belles flammes épanouies, Sacrilèges hosties Où tout le Dieu vainqueur avec nous communie ! Caresses sonores comme des clochettes d’or, Caresses muettes comme la Mort, Caresse meurtrière qui brute et qui mord !… Baisers presque chastes de l’Amour heureux, Caresses frôleuses comme des brises, Toute-puissance des paroles qui grisent ! Mélancolique volupté des bonheurs précaires, Pervers aiguillon du mystère, Éternel leurre ! ironique chimère ! Puis, enfin, dans la terre — Lit dernier, où viennent finir nos rêves superbes, — Sur notre sommeil, la calmante caresse des hautes herbes.