Reproche

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Chercheras-tu jamais, à l’heure trouble et sombre, chercheras-tu son ombre au seuil mouvant de l’Ombre ? Peut-être diras-tu de cette ombre ingénue : « C’est par un même soir de deuil qu’elle est venue. « Elle était une sœur des branches inclinées, « des étangs nébuleux, des pâles destinées ; « elle craignait l’aurore et ses fantômes ; nulle « mieux qu’elle n’a senti la paix des crépuscules ; « ses mains que poursuivaient un bleu reflet de l’âtre « ressemblaient à deux fleurs de lumière et d’albâtre, « et l’on voyait courir emmêlant leurs méandres « les bleus réseaux autour de ses deux poignets tendres ; « ses doigts ne portaient point de bagues inutiles, « mais se pliaient au jeu des caresses subtiles ; « ses gestes déliés avaient de souples grâces « qui s’épanouissaient librement dans l’espace ; « sereine était sa voix dont les notes égales « multipliaient l’écho des choses musicales ; « fluide était son rire et chantant comme une onde ; « dans la nuit de ses yeux dormaient les nuits du monde ; « ses voiles bruissaient au milieu des feuillages, « et son esprit léger savait de longs voyages !… « C’est par un soir pareil, un pâle soir de lune, « que je la vis entrer, pâle, fragile et brune ; « ce n’était qu’une enfant, une enfant brune et douce… « Il fallait à ses pieds du sable et de la mousse ; « il fallait à son front des oreillers de soie, « à son oisiveté des fleurs et de la joie ; « il fallait à ses bras des étreintes moins brèves, « à son âme il fallait plus d’espoirs, plus de rêves ! « Or moi je déchirais sa robe parfumée… « Et je sais à présent que je l’ai mal aimée. »