À la Reine [Marie de Médicis] sur sa bienvenue en France

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

Peuples, qu’on mette sur la teste Tout ce que la terre a de fleurs ; Peuples, que cette belle feste À jamais tarisse nos pleurs ; Qu’aux deux bouts du monde se voye Luire le feu de nostre joye ; Et soient dans les coupes noyez Les soucis de tous ces orages Que pour nos rebelles courages Les dieux nous avoient envoyez. À ce coup iront en fumée Les vœux que faisoient nos mutins En leur ame encor affamée De massacres et de butins. Nos doutes seront éclaircies, Et mentiront les propheties De tous ces visages pallis Dont le vain étude s’applique A chercher l’an climaterique De l’éternelle fleur de lys. Aujourd’huy nous est amenée Cette princesse que la foy D’Amour ensemble et d’Hymenée Destine au lit de nostre Roy. La voicy, la belle Marie, Belle merveille d’Hetrurie, Qui fait confesser au soleil, Quoy que l’âge passé raconte, Que du ciel, depuis qu’il y monte, Ne vint jamais rien de pareil. Telle n’est point la Cytherée, Quand, d’un nouveau feu s’allumant, Elle sort pompeuse et parée Pour la conqueste d’un amant : Telle ne luit en sa carriere Des mois l’inégale courriere ; Et telle dessus l’orizon L’Aurore au matin ne s’étale, Quand les yeux mesmes de Cefale En feroient la comparaison. Le sceptre que porte sa race, Où l’heur aux merites est joint, Luy met le respect en la face, Mais il ne l’enorgueillit point. Nulle vanité ne la touche ; Les Graces parlent par sa bouche ; Et son front, témoin asseure Qu’au vice elle est inaccessible, Ne peut que d’un coeur insensible Estre veu sans estre adoré. Quantes fois, lorsque sur les ondes Ce nouveau miracle flottoit, Neptune, en ses caves profondes, Plaignìt-il le feu qu’il sentait ? Et quantes fois, en sa pensée, De vives atteintes blessée, Sans l’honneur de la royauté Qui luy fit celer son martyre, Eust-il voulu de son empire Faire échange à cette beauté ! Dix jours, ne pouvant se distraire Du plaisir de la regarder, Il a par un effort contraire Essayé de la retarder. Mais, à la fin, soit que l’audace Au meilleur advis ait fait place, Soit qu’un autre demon plus fort Aux vents ait imposé silence, Elle est hors de sa violence, Et la voicy dans nostre port. La voicy, peuples, qui nous montre Tout ce que la gloire a de pris ; Les fleurs naissent à sa rencontre Dans les coeurs et dans les esprits ; Et la presence des merveilles Qu’en oyoient dire nos oreilles, Accuse la temerité De ceux qui nous l’avoient décrite D’avoir figuré son merite Moindre que n’est la verité. O toute parfaite princesse, L’étonnement de l’univers, Astre par qui vont avoir cesse Nos tenebres et nos hivers ; Exemple sans autres exemples, Future image de nos temples, Quoy que nostre foible pouvoir En vostre accueil ose entreprendre, Peut-il esperer de vous rendre Ce que nous vous allons devoir ? Ce sera vous qui de nos villes Ferez la beauté refleurir, Vous qui de nos haines civiles Ferez la racine mourir ; Et par vous la paix asseurée N’aura pas la courte durée Qu’esperent infidellement, Non lassez de nostre souffrance, Ces François qui n’ont de la France Que la langue et l’habillement. Par vous un Dauphin nous va naistre, Que vous-mesme verrez un jour De la terre entiere le maistre, Ou par armes ou par amour ; Et ne tarderont ses conquestes, Dans les oracles déja prestes, Qu’autant que le premier coton Qui de jeunesse est le message Tardera d’estre en son visage Et de faire ombre à son menton. O ! combien lors aura de veuves La gent qui porte le turban ! Que de sang rougira les fleuves Qui lavent les pieds du Liban ! Que le Bosphore, en ses deux rives, Aura de sultanes captives ! Et que de meres, à Memphis, En pleurant diront la vaillance De son courage et de sa lance Aux funerailles de leur fils ! Cependant nostre grand Alcide, Amolli parmi vos appas, Perdra la fureur qui sans bride L’emporte à chercher le trépas ; Et cette valeur indomtée De qui l’honneur est l’Euristée, Puis que rien n’a sceu l’obliger A ne nous donner plus d’alarmes, Au moins pour épargner vos larmes, Aura peur de nous affliger. Si l’espoir qu’aux bouches des hommes Nos beaux faits seront recitez Est l’aiguillon par qui nous sommes Dans les hazards precipitez, Luy, de qui la gloire semée Par les voix de la Renommée, En tant de parts s’est fait ouïr Que tout le siecle en est un livre, N’est-il pas indigne de vivre S’il ne vit pour se réjouir ? Qu’il luy suffise que l’Espagne, Reduite par tant de combas A ne l’oser voir en campagne, A mis l’ire et les armes bas ; Qu’il ne provoque point l’envie Du mauvais sort contre sa vie, Et puis que, selon son dessein, Il a rendu nos troubles calmes, S’il veut d’avantage de palmes, Qu’il les acquiere en vostre sein. C’est là qu’il faut qu’à son genie, Seul arbitre de ses plaisirs, Quoy qu’il demande, il ne denie Rien qu’imaginent ses desirs ; C’est là qu’il faut que les années Luy coulent comme des journées, Et qu’il ait dequoy se vanter Que la douceur qui tout excede N’est point ce que sert Ganimede A la table de Jupiter. Mais d’aller plus à ces batailles Où tonnent les foudres d’enfer, Et lutter contre des murailles D’où pleuvent la flamme et le fer, Puis qu’il sçait qu’en ses destinées Les nostres seront terminées, Et qu’aprés luy nostre discord N’aura plus qui domte sa rage, N’est-ce pas nous rendre au naufrage, Aprés nous avoir mis à bord ? Cet Achille, de qui la pique Faisoit aux braves d’Ilion La terreur que fait en Afrique Aux troupeaux l’assaut d’un lyon, Bien que sa mere eust à ses armes Adjousté la force des charmes, Quand les destins l’eurent permis, N’eut-il pas sa trame coupée De la moins redoutable épée Qui fust parmy ses ennemis ? Les Parques d’une mesme soye Ne devident pas tous nos jours ; Ny tousjours par semblable voye Ne font les planettes leurs cours. Quoy que promette la Fortune, A la fin, quand on l’importune, Ce qu’elle avoit fait prosperer Tombe du feste au precipice ; Et, pour l’avoir tousjours propice, Il la faut tousjours reverer. Je sçay bien que sa Carmagnole, Devant luy se representant Telle qu’une plaintive idole, Va son courroux sollicitant, Et l’invite à prendre pour elle Une legitime querelle ; Mais doit-il vouloir que pour luy Nous ayons tousjours le teint blesme, Cependant qu’il tente luy-mesme Ce qu’il peut faire par autruy. Si vos yeux sont toute sa braise, Et vous la fin de tous ses voeux, Peut-il pas languir à son aise En la prison de vos cheveux, Et commettre aux dures corvées Toutes ces ames relevées Que, d’un conseil ambitieux, La faim de gloire persuade D’aller sur les pas d’Encelade Porter des échelles aux cieux ? Apollon n’a point de mystere, Et sont profanes ses chansons, Ou, devant que le Sagittaire Deux fois ramene les glaçons, Le succez de leurs entreprises, De qui deux provinces conquises Ont déja fait preuve à leur dan, Favorisé de la victoire, Changera la fable en histoire De Phaeton en l’Eridan. Nice, payant avecques honte Un siege autrefois repoussé, Cessera de nous mettre en conte Barberousse, qu’elle a chassé ; Guise en ses murailles forcées Remettra les bornes passées Qu’avoit nostre empire marin ; Et Soissons, fatal aux superbes, Fera chercher parmi les herbes En quelle place fut Turin.