Ballade XLII
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Je ne me sais en quel point maintenir.
Ce premier jour de May, plein de liesse,
Car d’une part puis dire sans faillir
Que, Dieu merci, j’ai loyalle maîtresse,
Qui de tous biens a trop plus qu’à largesse.
Et si pense que, la sienne merci,
Elle me tient son servant et ami ;
Ne dois je bien doncques joie mener
Et me tenir en joyeuse plaisance ?
Certes oüil, et Amour mercier
Treshumblement de toute ma puissance.
Mais d’autre part, il me convient souffrir
Tant de douleur et de dure destresse
Par Fortune, qui me vient assaillir
De tous côtés, qui de maux est princesse !
Passer m’a fait le plus de ma jeunesse,
Dieu sait comment, en doloreux party ;
Et si me fait demourer en soussy,
Loin de celle par qui puis recouvrer
Le vrai trésor de ma droitte espérance.
Et que je vueil obéir et amer
Treshumblement de toute ma puissance.
Et pource, May, je vous viens requerir,
Pardonnez moi de votre gentillesse,
Se je ne puis apresent vous servir
Comme je dois, car je vous fais promesse,
J’ai bon vouloir envers vous, mais Tristesse
M’a si long temps en son dangier nourry
Que j’ai du tout Joie mis en oubli ;
Si me vaut mieulx seul de gens eslongier ;
Qui dolent est ne sert que d’encombrance.
Pource, reclus me tendray en penser
Treshumblement de toute ma puissance.
Doux Souvenir, chierement je vous pry,
Escrivez tôt cette balade cy ;
De par mon cueur la ferai presenter
À ma Dame, ma seule desirance,
À qui pieçà je le voulu donner
Treshumblement, de toute ma puissance.