Le Lion amoureux

Jean de La Fontaine

Fables — 1668

Sévigné, de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle, Et qui naquîtes toute belle, À votre indifférence près, Pourriez-vous être favorable Aux jeux innocents d’une fable, Et voir, sans vous épouvanter, Un lion qu’Amour sut dompter ? Amour est un étrange maître ! Heureux qui peut ne le connaître Que par récit, lui ni ses coups ! Quand on en parle devant vous, Si la vérité vous offense, La fable au moins se peut souffrir : Celle-ci prend bien l’assurance De venir à vos pieds s’offrir, Par zèle et par reconnaissance. Du temps que les bêtes parlaient, Les lions entre autres voulaient Être admis dans notre alliance. Pourquoi non ? puisque leur engeance Valait la nôtre en ce temps-là, Ayant courage, intelligence, Et belle hure outre cela. Voici comment il en alla : Un lion de haut parentage, En passant par un certain pré, Rencontra bergère à son gré : Il la demande en mariage. Le père aurait fort souhaité Quelque gendre un peu moins terrible. La donner lui semblait bien dur : La refuser n’était pas sûr ; Même un refus eût fait, possible, Qu’on eût vu quelque beau matin Un mariage clandestin : Car, outre qu’en toute manière La belle était pour les gens fiers, Fille se coiffe volontiers D’amoureux à longue crinière. Le père donc ouvertement N’osant renvoyer notre amant, Lui dit : Ma fille est délicate ; Vos griffes la pourront blesser Quand vous voudrez la caresser. Permettez donc qu’à chaque patte On vous les rogne ; et pour les dents, Qu’on vous les lime en même temps : Vos baisers en seront moins rudes, Et pour vous plus délicieux ; Car ma fille y répondra mieux, Étant sans ces inquiétudes. Le lion consent à cela, Tant son âme était aveuglée ! Sans dents ni griffes le voilà, Comme place démantelée. On lâcha sur lui quelques chiens : Il fit fort peu de résistance. Amour ! Amour ! quand tu nous tiens, On peut bien dire : Adieu prudence !