Odelette VIII

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

La Vie Avec ses mains de feuilles et ses bras de branches, Avec ses lèvres de fleurs et de fruits, Sa peau qui change De nuée et de ciel, de moires et d’écorce, Avec ses yeux d’eau qui dort ou luit, Sournoise ou morte, Avec sa voix de vent, ses oreilles d’échos, Sa voix de pluie Et ses rires d’Avril et ses sommeils d’Août, Assise dans l’ombre ou debout Dans l’aube claire, La Vie est nue. Et j’ai fermé les yeux et je l’ai entendue Chanter son chant de jours, de saisons et d’années Auprès de moi, et je sentais l’averse claire Ruisseler sur ma joue, et, sous mes pas, Craquer le chaume sec et les feuilles fanées, Et, là-bas, Les fruits mûrir et les fleurs éclore Dans les parfums du soir ou l’odeur des aurores, Et je l’ai entendue ainsi pleurer ou rire, Lasse ou sonore, Triste ou ravie, Et j’ai fermé les yeux pour écouter la Vie.