Décourageux

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

Ce fut un vrai poète : Il n’avait pas de chant. Mort, il aimait le jour et dédaigna de geindre. Peintre : il aimait son art — Il oublia de peindre… Il voyait trop — Et voir est un aveuglement. — Songe-creux : bien profond il resta dans son rêve ; Sans lui donner la forme en baudruche qui crève, Sans ouvrir le bonhomme, et se chercher dedans. — Pur héros de roman : il adorait la brune, Sans voir s’elle était blonde… Il adorait la lune ; Mais il n’aima jamais — Il n’avait pas le temps. — Chercheur infatigable : Ici-bas où l’on rame, Il regardait ramer, du haut de sa grande âme. Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien… Mineur de la pensée : il touchait son front blême, Pour gratter un bouton ou gratter le problème Qui travaillait là — Faire rien. — — Il parlait : « Oui, la Muse est stérile ! elle est fille « D’amour, d’oisiveté, de prostitution ; « Ne la déformez pas en ventre de famille « Que couvre un étalon pour la production ! » « Ô vous tous qui gâchez, maçons de la pensée ! « Vous tous que son caprice a touchés en amants, « — Vanité, vanité — La folle nuit passée, « Vous l’affichez en charge aux yeux ronds des manants ! « Elle vous effleurait, vous, comme chats qu’on noie, « Vous avez accroché son aile ou son réseau, « Fiers d’avoir dans vos mains un bout de plume d’oie, « Ou des poils à gratter, en façon de pinceau ! » — Il disait : « Ô naïf Océan ! Ô fleurettes, « Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes !… « Quel vitrier a peint ! quel aveugle a chanté !… « Et quel vitrier chante en râclant sa palette, « Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette ! « — Est-ce l’art ?… » — Lui resta dans le Sublime Bête Noyer son orgueil vide et sa virginité.