L’Image

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Les deux enfants sont loin que nous avons été, Tout un printemps et presque jusques à l’été. Toi, dans mon souvenir, et moi, dans ta mémoire Nous sommes là toujours l’un et l’autre et l’eau noire Du Passé entre nous stagne et si je m y penche J’y vois ta face claire et ta tunique blanche Et, riant de s’y voir inverse, ton visage Avec derrière toi tout le doux paysage D’arbres et de jardin, de ciel et de nuée, Et je t’y vois, là-bas, toute diminuée De songe et de distance et réduite à la taille Qu’une Déesse prend sur sa propre médaille Et si petite que je crois que la figure Est sculptée au joyau de quelque pierre dure, Car dans le sombre onyx où durcit ma mémoire Comme en mon souvenir de temps et d’onde noire Tu vis avec moi-même, ô toi que j’ai aimée, Nymphe du miroir d’eau, Déesse du camée ! Je porte ton image en mon âme car j’eus L’ardeur et le frisson jadis de tes seins nus, Et le petit sourire à peine de ta bouche M’a fait vil, tour à tour, orgueilleux ou farouche Sous la nuit furieuse ou le ciel étoilé ; Amour, son dur marteau au poing, m’a martelé ! Et mon âme a souffert ce que souffrait ma vie De pleurer douloureuse ou de rire ravie, Chair lascive au désir de l’esprit anxieux ; Et si ma face encor au songe de tes yeux Revient parfois elle doit t’apparaître ainsi : De bronze âpre ou d’un marbre à peine dégrossi Où l’ouvrier dégage à demi de la forme Ce qui d’obscur encor s’y ébauche ou d’informe Et que le seul hasard du bloc d’où on le tire Fait bouche de sanglot ou bouche de sourire.