Pressé de desespoir, mes yeux flambans, je dresse

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

Pressé de desespoir, mes yeux flambans, je dresse A ma beauté cruelle & baisant par trois fois Mon pougnard nud, je l’offre aux mains de ma deesse, Et laschant mes soupirs en ma tremblante voix, Ces mots coupez je presse : Belle, pour estancher les flambeaux de ton yre, Prens ce fer en tes mains pour m’en ouvrir le sein, Puis mon cueur haletant hors de son lieu retire, Et le pressant tout chault, estouffe en l’autre main Sa vie & son martire. Ha Dieu ! si pour la fin de ton yre ennemye Ta main l’ensevelist, un sepulchre si beau Sera le paradis de son ame ravie, Le fera vivre heureux au milieu du tumbeau D’une plus belle vie ! Mais elle fait secher de fievre continuë Ma vie en languissant & ne veult toutefois, De peur d’avoir pitié de celuy qu’elle tuë, Rougir de mon sang chault l’yvoire de ses doitz Et en troubler sa veuë. Aveugle ! quelle mort est plus doulce que celle De ses regards mortels & durement gratieux Qui derobent mon ame en une aise immortelle ; J’ayme donc mieux la mort sortant de ses beaux yeux Et plus longue & plus belle !