L’Or

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

Cachez-le bien, On nous guette peut-être ; Cachez-le bien : J’ai peur que le soleil, Quand midi luit à ma fenêtre, Ne me le prenne. Cachez-le bien, Non pas ici, mais dans la huche, Non pas ici, mais bien là-bas, Sous les plâtras Et sous les bûches, On ne sait pas, — on ne sait pas, Par quel chemin quelqu’un viendra. Que le jour entre ou bien que la nuit sorte, Qu’importe ! N’ouvrez jamais à deux battants La porte. Ne bougez pas, ne bougez pas, J’entends un bruit intermittent, J’entends un pas, Un pas, là-bas. L’entendez-vous, l’entendez-vous, On fait glisser, comme une quille Dans ses crampons, le vieux verrou. L’entendez-vous, l’entendez-vous, Jamais je ne serai tranquille. On me croit vieux, on me croit vieux, Mais qui donc entendrait mieux Que je n’entends dans les ténèbres ? Qu’il fasse nuit ou bien soleil, J’ai pour me tenir en éveil La bonne peur dans mes vertèbres. Sous l’armoire, cachez-vous bien, Puis, imitez l’aboi d’un chien. L’ombre se fait, l’heure est obscure, Dites, ne voyez-vous donc pas Qu’un œil est là, qu’un œil est là Qui regarde par la serrure ? Le temps s’enfuit et l’œil s’en va. Ce qui trottait, c’étaient les rats Dans le fournil, près des falourdes. Le sommeil vient — ma tête est lourde ; Mais qui prendra quelque repos S’il n’a son or, là, sous sa peau ? Ah ! si mon or était mes os !