Vous semble il que ce fausseté soit ?
Christine de Pizan
Autres balades
Gentilz amans, faites ce jugement,
Et, je vous prie, jugiez selon le voir :
Une dame retient entièrement
Un pour ami, cuidant en lui avoir
Loyal amant qui face son devoir
D’elle servir, ainsi qu’il apertient ;
Ce lui promet quant elle le retient,
Mais tôt après le contraire aperçoit.
S’un autre aime, qui d’elle près se tient,
Vous semble il que ce fausseté soit ?
Quant le premier la voit negligemment,
Et si la puet assez souvent veoir,
Et par pluseurs foiz moult piteusement
Celle lui dit que moult a le cuer noir,
Dont elle voit lui en si pou chaloir ;
Mais riens n’y vaut, trop pou de compte en tient
Et fierement vers elle se maintient,
Dont s’un autre qui mieulx l’aime reçoipt
Quant elle voit qu’a cil si pou en tient,
Vous semble il que ce fausseté soit ?
Et encor pis, car il dit plainement
Présent elle, qu’il n’est pour nul avoir
Que il voulsist en femme nullement
Mettre son cuer pour peine en recepvoir,
Selon le dit peut le fait apparoir
Qu’il ne l’aime, ne ne lui en souvient.
Et un autre vers elle se contient
Si loiaument, quelque l’escondit soit,
Qu’elle voit bien qu’il l’aime, si s’i tient,
Vous semble il que ce fausseté soit ?
Amans, jugiez, quant un tel cas advient.
Se avoir doit congié, se il revient.
L’amant premier qui la dame deçoipt,
Se par faute de lui autre y advient,
Vous semble il que ce fausseté soit ?