La Ligue des Rats

Jean de La Fontaine

Fables — 1668

Une souris craignait un chat Qui dès longtemps la guettait au passage. Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage, Consulte son voisin : c’était un maître rat, Dont la rateuse seigneurie S’était logée en bonne hôtellerie, Et qui cent fois s’était vanté, dit-on, De ne craindre ni chat, ni chatte, Ni coup de dent, ni coup de patte. Dame souris, lui dit ce fanfaron, Ma foi ! quoi que je fasse, Seul je ne puis chasser le chat qui vous menace ; Mais assemblons tous les rats d’alentour, Je lui pourrai jouer d’un mauvais tour. La souris fait une humble révérence ; Et le rat court en diligence À l’office, qu’on nomme autrement, la dépense, Où maints rats assemblés Faisaient, aux frais de l’hôte une entière bombance. Il arrive, les sens troublés, Et tous les poumons essoufflés. Qu’avez-vous donc ? lui dit un de ces rats ; parlez. En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage, C’est qu’il faut promptement secourir la souris ; Car Raminagrobis Fait en tous lieux un étrange carnage. Ce chat, le plus diable des chats, S’il manque de souris, voudra manger des rats. Chacun dit : Il est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes ! Quelques rates, dit on, répandirent des larmes. N’importe, rien n’arrête un si noble projet : Chacun se met en équipage ; Chacun met dans son sac un morceau de fromage Chacun promet enfin de risquer le paquet. Ils allaient tous comme à la fête, L’esprit content, le cœur joyeux. Cependant, le chat, plus fin qu’eux, Tenait déjà la souris par la tête. Ils s’avancèrent à grands pas Pour secourir leur bonne amie : Mais le chat, qui n’en démord pas, Gronde, et marche au-devant de la troupe ennemie. À ce bruit, nos très-prudents rats, Craignant mauvaise destinée, Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas, Une retraite fortunée. Chaque rat rentre dans son trou ; Et si quelqu’un en sort, gare encor le matou.