À madame ***. (Sans me plaindre de la nature)

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Sans me plaindre de la nature, Je voyais les premières fleurs Répandre dans les airs d’agréables odeurs, Et mêler leurs vives couleurs Avec la naissante verdure, Quand un plus important souci Que celui d’embellir la terre, À la charmante Flore, au milieu du parterre, Me força de parler ainsi : Jeune divinité, pour qui le doux Zéphyre Pousse tant d’amoureux soupirs ; Vous qui ramenez les plaisirs, Vous dont toutes les fleurs reconnaissent l’empire, De celles du printemps que n’ai-je le destin ! Je sais que leur beauté ne dure qu’un matin, Et que d’un sort plus doux ma naissance et suivie ; Mais elles naissent dans le temps Qu’on célèbre en ces lieux la fête de Sylvie. Hélas ! que je leur porte envie, Et que je voudrais bien fleurir dans le printemps ! Un si juste souhait toucha le cœur de Flore ; Et, malgré l’ordre des saisons, À peine le soleil eut-il vu deux maisons, Que ma fleur commença d’éclore. Je perds avec plaisir dans cet heureux état Les honneurs que l’été m’apprête ; Et, pour couronner votre tête, Je parais ce matin avec tout mon éclat. Si par mon doux parfum j’obtiens cet avantage, Fière d’un tel emploi, je verrai sans ennui Mes sœurs dans quelques mois rendre un pareil hommage Au plus grand prince d’aujourd’hui.