Au temps qu’Amour, d’hommes et Dieux vainqueur
Louise Labé
Élégies et Sonnets — 1555
Av temps qu’Amour, d’hommes et Dieux vainqueur,
Faisait brûler de sa flamme mon cœur,
En embrassant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit et courage :
Encore lors je n’avais la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance.
Eucor Phebus, amis des Lauriers vers,
N’avait permis que je fisse des vers :
Mais maintenant que sa fureur divine
Remplit d’ardeur ma hardie poitrine,
Chanter me fait, non les bruyants tonnerres
De Iupiter, ou les cruelles guerres,
Dont trouble Mars, quand il veut, l’Univers.
Il m’a donné la lyre, qui les vers
Souloit chanter de l’Amour Lesbienne ;
Et à ce coup pleurera de la mienne.
Ô doux archet, adouci moi la voix,
Qui pourrait feindre et aigrir quelquefois,
En récitant tant d’ennuis et douleurs.
Tant de dépits, fortunes et malheurs.
Trempe l’ardeur, dont jadis mon cœur tendre
Fut en brûlant demi réduit en cendre.
Je sen déjà un piteux souvenir,
Qui me contraint la larme à l’œil venir.
Il m’est avis que je sen les alarmes,
Que premiers j’u d’Amour, je vois les armes,
Dont il s’arma en venant m’assaillir.
C’était mes yeux, dont tant faisais saillir
De traits, à ceux qui trop me regardaient,
Et de mon arc assez ne se gardaient,
Mais ces miens traits ces miens yeux me défirent
Et de vengeance être exemple me firent.
Et me moquant, et voyant l’un aimer,
L’autre brûler et d’Amour consommer :
En voyant tant de larmes épandues,
Tant de soupirs et prières perdues,
Je n’aperçu que soudain me vint prendre
Le même mal que je soulois reprendre :
Qui me persa d’une telle furie,
Qu’encor n’en suis après long temps guérie :
Et maintenant me suis encore contrainte
De rafraîchir d’une nouvelle plainte
Mes maux passez. Dames, qui les lirez,
De mes regrets avec moi soupirez.
Possible, un jour le ferai le semblable,
Et aiderai votre voix pitoyable
À vos travaux et peines raconter,
Au temps perdu vainement lamenter.
Quelque rigueur qui loge en votre cœur,
Amour s’en peut un jour rendre vainqueur.
Et plus aurez lui été ennemies,
Pis vous fera, vous sentant asservies,
N’estimés point que lon doive blâmer
Celles qu’a fait Cupidon enflammer.
Autres que nous, nonobstant leur hautesse,
Ont enduré l’amoureuse rudesse :
Leur cœur hautain, leur beauté, leur lignage,
Ne les ont su préserver du servage
De dur Amour : les plus nobles esprits
En sont plus fort et plus soudain épris.
Semiramis, Reine tant renommée.
Qui mit en route auecques son armée
Les noirs squadrons des Ethiopiens,
Et en montrant louable exemple aux siens
Faisait couler de son furieux branc
Des ennemis les plus braves le sang,
Ayant encor envie de conquerre
Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,
Trouva Amour, qui si fort la pressa,
Qu’armes et lois vaincue elle laissa.
Ne méritait sa Royale grandeur
Au moins avoir un moins fâcheux malheur
Qu’aimer son fils ? Reine de Babylonne,
Ou est ton cœur qui es combats résonne ?
Qu’est devenu ce fer et cet écu,
Dont tu rendais le plus brave vaincu ?
Ou as tu mis la Martiale crête,
Qui obombrait le blond or de ta tête ?
Ou est l’épée, ou est cette cuirasse.
Dont tu rompais des ennemis l’audace ?
Ou sont fuis tes coursiers furieux,
Lesquels traînaient ton char victorieux ?
T’a pu si tôt un faible ennemi rompre ?
Ha pu si tôt ton cœur viril corrompre,
Que le plaisir d’armes plus ne te touche :
Mais seulement languis en une couche ?
Tu as laissé les aigreurs Martiales,
Pour recouvrer les douceurs géniales.
Ainsi Amour de toi t’a étrangée,
Qu’on te dirait en une autre changée,
Donques celui lequel d’amour éprise
Plaindre me voit, que point il ne méprise
Mon triste deuil : Amour peut être, en brief
En son endroit n’apparaîtra moins grief.
Telle j’ai vu qui avait en jeunesse
Blâmé Amour : après en sa vieillesse
Brûler d’ardeur, et plaindre tendrement
L’âpre rigueur de son tardif tourment.
Alors de fard et eau continuelle
Elle essayait se faire venir belle,
Voulant chasser le ridé labourage.
Que l’âge avait gravé sur son visage.
Sur son chef gris elle avait empruntée
Quelque perruque, et assez mal antee :
Et plus était à son gré bien fardée.
De son Ami moins était regardée :
Lequel ailleurs fuyant n’en tenait conte,
Tant lui sembloit laide, et avait grand’honte
D’être aimé d’elle. Ainsi la pauvre vieille
Recevait bien pareille pour pareille.
De maints en vain un temps fut réclamée,
Ores quelle aime, elle n’est point aimée.
Ainsi Amour prend son plaisir, à faire
Que le veuil d’un sait à l’autre contraire.
Tel n’aime point, qu’une Dame aimera :
Tel aime aussi, qui aimé ne sera :
Et entretient, néanmoins, sa puissance
Et sa rigueur d’une vaine espérance.