Complainte de l’Organiste de Notre-Dame de Nice

Jules Laforgue

Le Sanglot de la Terre — 1901

Voici que les corbeaux hivernaux Ont psalmodié parmi nos cloches, Les averses d’automne sont proches, Adieu les bosquets des casinos. Hier, elle était encor plus blême, Et son corps frissonnait tout transi, Cette église est glaciale aussi ! Ah ! nul ici-bas que moi ne l’aime. Moi ! Je m’entaillerai bien le cœur, Pour un sourire si triste d’elle ! Et je lui en resterai fidèle À jamais, dans ce monde vainqueur. Le jour qu’elle quittera ce monde, Je vais jouer un Miserere Si cosmiquement désespéré Qu’il faudra bien que Dieu me réponde ! Non, je resterai seul, ici-bas, Tout à la chère morte phtisique, Berçant mon cœur trop hypertrophique Aux éternelles fugues de Bach. Et tous les ans, à l’anniversaire, Pour nous, sans qu’on se doute de rien, Je déchaînerai ce Requiem Que j’ai fait pour la mort de la Terre !