Les Nymphes

Anna de Noailles

Le Cœur innombrable — 1901

Lorsque j’aurai cessé dans la vie infidèle De respirer le jour, les feuilles et les eaux, Je laisserai mon ombre aux nymphes immortelles, À Rhodope, à Mélite, à la tendre Praxô. Elles viendront, les trois joueuses de théorbe, Se suspendre à mes mains comme du pampre vert : L’odeur du poivrier, du lentisque et des sorbes Coulera mollement de leurs cheveux ouverts. Elles m’emmèneront vers l’Hellade sonore Par le pré plein d’ajoncs, de rosée et de thym. Leurs robes de safran seront comme l’aurore Qui se traîne et qui luit sur l’herbe des jardins : Dans les chemins étroits, que des ruches de paille Emplissent du parfum de la cire et du miel, Elles s’approcheront du potier qui travaille Pour goûter avec lui aux mets habituels. Lorsque le vent du soir fera plier les saules Et rentrer les troupeaux aux portes des maisons. Nous presserons nos mains et joindrons nos épaules Comme font pour danser les Jours et les Saisons… — Elles me conteront le rustique mystère Des noces de la lune avec le beau berger, La jeunesse du temps à l’aube de la terre, L’ivresse du vin grec et de l’amour léger. Nos jeux seront plaisants, et quand la nuit agile Parcourra le chemin des monts et des coteaux, Elles allumeront une lampe d’argile Et baigneront leurs bras de baumes végétaux, Et penchant sur leurs seins mon corps tendre qui ploie Elles consacreront à Minerve aux joues d’or Cet immortel désir de sagesse et de joie Dont mon cœur large et vif est empli jusqu’au bord…