RETOUR AU CHATEAU
Léocadie Hersent-Penquer
iC'est là que je venais jadis, avec Pauline,
,Cueillir les fleurs de mai; là sur cette colline
Qui domine la grève et les murs du château.
dlien n'est plus ravissant à voir que ce coteau,
Tapissé de fougère et d'épaisses futaies,
IOÙ tant de chants d'oiseaux gazouillent dans les haies !
Où tant de boutons d'or parsèment les gazons !
: Oil tant de beaux mûriers garnissent les buissons!
Oui, c'est là que jadis, déjà grave et pensiye,
J'allais me promener tous les jours sur la rive,
Un livre dans les mains. Mais je ne lisais plus,
Non : j'écoutais le bruit du flux et du reflux
Passer comme un soupir à travers le feuillage
Des flexibles roseaux qui croissent sur la plage.
Je regardais frémir les ondes de la mer;
Je regardais au loin courir le flot amer,
Terrible et menaçant comme un lion superbe,
Ou routent, au soleil, de l'or comme une gerbe
Qu'un laboureur égrène et répand sur le sol.
Puis j'écoutais, le soir, chanter le rossignol,
Cet hôte de la nuit, perdu dans les ombrages,
Qui n'aime que la paix et qui fuit les orages.
Puis j'écoutais bondir et rouler sous mes pas
Tous ces petits cailloux que je ne voyais pas,
Les yeux toujours errants dans le vague et le vide
De ces rêves sans nom dont mon cœur fut avide.
Et, l'esprit plein d'extase, alors, et plein d'émoi,
Je refermais mon livre et marchais devant moi,
Ou je venais enfin m'étendre sur la grève
Pour m'enivrer en paix de mon plus divin rêve.
Temps chéris ! douce époque où je croyais à tout !
Où pour moi le bonheur de vivre était partout :
Dans l'aile du zéphyr, dans la folle alouette,
Dans un nid, dans un vol, dans un chant de poète !
Je ne sais plus, hélas ! quel livre je fermais,
Mais je sais bien encor quel projet je formais.
Ce souvenir vivra toujours dans ma mémoire :
Ce n'était pas d'avoir de l'or ou de la gloire,
Cette étoile qui brille une heure au firmament !
e n'était pas d'avoir au doigt un diamant,
Pes roses sur le front, au cou des perles fines.
Ion !. c'était de bâtir mon nid sur ces collines
lue nous voyons des lieux où nous sommes assis,
lIe l'entourer de fleurs, d'en faire une oasis;
l'y prendre, jour par jour, de douces habitudes;
l'y cacher mes loisirs, d'y cacher mes études,
l'y cacher mon amour sitôt que j'aimerais;
''y cacher mes devoirs sitôt que j'en aurais,
ht d'y dormir heureuse, entre deux bras bercée,
aime dans mon bonheur, calme dans ma pensée;
''y vivre de lait pur, de doux fruits, de doux miel,
.: e voyant ici-bas que les choses du ciel !
e souvenir de paix, que jamais rien n'émousse,
.e charme encor bien plus sur ce tapis de mousse
il je rêve, les yeux ravis et bien ouverts,
e voyant que ciel bleu, que lis d'or, qu'arbres verts!
vallons ! où jadis, dans mon heureuse enfance,
es nids chargés d'oiseaux je prenais la défense,
uand mes petits cousins, ces chers petits voleurs.
yant volé mes fruits, se faisaient oiseleurs !
0 parc, où si souvent dans le sein des ombrages, ?
J'ai bravé le soleil, la pluie et les orages,
Abritée et blottie au milieu des rameaux
Comme un doux rossignol caché dans les ormeaux !
Rochers que j'ai gravis, où je me suis assise
Pour entendre gronder la vague qui se brise !
Rivage, où j'ai baigné mes pieds et mes genoux,
Je vous aime d'amour !. et vous ?. oh ! m'aimez-vous?.
M'avez-vous reconnue après vingt ans d'absence?
Si j'ai moins de gaîté, de candide innocence,
De calme sur mon front, de calme dans mes jours,
Mon cœur est jeune encore et se souvient toujours !
Vingt ans !. mais c'est hier !. je vois les mêmes choses
Partout le même arbuste orné des mêmes roses !
Partout les mêmes fleurs sur l'herbe où je m'assieds !
Les mêmes cailloux blancs ont roulé sous mes pieds,
Tout à l'heure. En montant de la grève à la plaine
J'ai senti, près de moi, courir la fraîche haleine
De ces mêmes zéphyrs si doux, si caressans,
Qui jouaient sur mon front lorsque j'avais quinze ans.
Rien n'est changé, non, rien ! Je me penche sur l'onde :
L'eau semble être aussi claire et n'est pas plus profonde;
Et ce miroir, toujours si fidèle et si pur,
Reflète à mes regards toujours le même azur!
Ici, dans ces buissons, même, je viens d'entendre
Ces joyeux chants d'oiseaux que je savais comprendre;
Auxquels je répondais, en chantant quelquefois,
) Quand je venais errer ou m'asseoir dans les bois.
*
Rien n'est changé !. non, rien !. mais moi, suis-je la même ?
Et, dans ce cœur fidèle et tendre qui vous aime,
t Ai-je, avec cet amour si saint du souvenir,
!" Autant d'illusions, de foi dans l'avenir?
t Ai-je, avec ce plaisir qu'à vous revoir j'éprouve,
Avec tous ces élans que pour vous je retrouve,
; Cette sécurité qui faisait mon bonheur
f Quand j'avais mis mon sort dans les mains du Seigneur?
f Ai-je la même joie à cueillir une rose?
H Et sur ce sable d'or que le reflux arrose,
I Ai-je la même joie à m'étendre au soleil?
. A voir finir le jour dans l'horizon vermeil?
! A voir la nuit venir, d'abord triste et voilée,
i Et puis resplendissante en sa robe étoilée ?
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Qui !. j'ai souffert peut-être, hélas! et j'ai pleuré !
On dit que mon printemps en fut décoloré;
i Mais j'ai toujours gardé, même dans la souffrance,
- La jeunesse de l'âme et surtout l'espérance :
Doux poëte, cachée à l'ombre, je rêvais!
Je n'enviais nul bien, et, l'amour, je l'avais !