La Bière

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

En chaque enclos, l’été ; l’hiver, sous chaque toit, Où la province S’attable, au jour le jour, et boit, Le bourgmestre est prince, Mais le brasseur est roi. Sa brasserie, elle est là-bas, lourde et fumante, Et la chaleur s’active, et les brassins fermentent ; Et lui-même surveille, et du geste et des yeux, Le moite et sourd travail de l’eau avec les feux. Une odeur d’orge, Soudain, dès qu’on franchit son seuil, Serre la gorge ; Les gros chevaux sont lourds d’orgueil Et, quand ils passent, Avec leur char aux cent tonneaux, Sur la grand’place, Ils font trembler plus d’un carreau Qui, dans le soir, scintille Aux fenêtres en or du vieil hôtel de ville. L’homme est hospitalier, facile et cordial ; Dans sa maison au long trottoir, près du canal, La bière, À celui qui la boit devant un feu vermeil, Semble sortir en robe de soleil Du creux des verres. Sa femme est saine et grasse, et ses enfants replets ; Dans un coin de la cour, à l’ombre des ramures, Elle-même, les mois d’été, puise aux baquets Et verse aux boulangers les mousseuses levures : C’est son modeste orgueil, quand est meilleur, le pain Et puis, le soir, quand la lampe brille, ses mains, Calcul après calcul, s’acharnent à poursuivre La piste des erreurs aux taillis du grand-livre. Et d’année en année, en s’aidant, tous les jours, La femme, ardente aux gains, et l’homme, âpre aux négoces, Cueillent les lourdes fleurs des fortunes précoces : Ils ont acquis, aux angles clairs des carrefours, Vingt maisons à pignons, dont les larges enseignes À celui qui s’en va ou s’en revient, renseignent Quelle bière éclatante et vivante on y sert. Oh ! la pinte vidée, à la hâte, en plein air, Et l’orgueil de sentir au fond de soi descendre La sève en or des grains et des houblons de Flandre ! Voici quinze ans bientôt que le brasseur travaille Et que la vie, avec ses vœux et ses souhaits, Se serre, ici, là bas, partout, entre les mailles Qu’il noue en chaque rue autour d’un cabaret ; De faubourg en faubourg, son renom règne à l’aise. Parmi les francs buveurs qui tanguent sur leur chaise, Dès qu’il paraît, il paie à boire et dûment boit, Et sa parole alors est parole de poids, Et son geste est suivi aussi loin qu’il les mène. Si bien que la boisson qu’il vend chaque semaine Se répand dans la ville, orientant vers lui, De maison en maison, les cœurs et les esprits ; Elle est la force lourde et la lente pensée Dont s’émeuvent encor les cervelles tassées ; Et tels jours de scrutin où le pouvoir a peur, Elle est celle qui chauffe, à feu brusque, l’ardeur Que renferment les fronts joyeux ou taciturnes ; Et c’est elle toujours qui glisse entre les doigts Le vote alerte et franc ou le vote sournois Que chacun jette, avec sa passion, dans l’urne. En chaque enclos, l’été ; l’hiver, sous chaque toit, Où la province S’attable, au jour le jour, et boit, Le bourguemestre est prince, Mais le brasseur est roi.